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Editorial : Le continent esclave

Nicolas Sarkozy ne s'est nullement offusqué de la polémique qui l'a opposé au colonel Mouammar Kadhafi sur la question, particulièrement sensible, des droits de l'homme, en marge de la visite officielle que le Guide libyen effectue en France. Il n'a eu cure des volées de bois vert de ses adversaires et certains de ses partisans politiques sur ses mauvaises fréquentations?, selon la Une du quotidien Libération. Il ne s'est embarrassé ni des principes du respect des droits de l'homme, ni de l'exercice démocratique, selon les critères internationaux? que Bernard Kouchner, son chef de la diplomatie, et lui exigent des autorités ivoiriennes avant toute visite officielle en Côte d'Ivoire. Selon les reproches de Rama Yade, secrétaire d'Etat française aux Droits de l'homme, le locataire de l'Elysée a tourné le dos à la diplomatie des valeurs pour un seul et unique objectif: l'emploi et la croissance en France. Il a effectué une visite d'Etat en Chine du 25 au 27 novembre dernier. Il reçoit, en grande pompe, depuis cinq jours, le colonel Mouammar Kadhafi. Ironie du sort, celui-ci a foulé le sol français le jour même de la célébration de la journée internationale des droits de l'homme. Au grand dam de Rama Yade qui a refusé ce baiser de la mort?. Nicolas Sarkozy conduit, ainsi, au galop, une diplomatie des contrats. Malgré le profond malaise qui secoue sa majorité présidentielle. Car, la diplomatie du carnet de chèques fait cohabiter la contradiction flagrante entre les principes de campagne électorale du candidat de l'UMP de ne pas transiger avec le respect des droits de l'homme dans le monde et les intérêts économiques de son pays. En Chine, la France a engrangé 20 milliards d'euros de contrats. Après la signature de nombreux contrats commerciaux, le 4 décembre en Algérie, d'environ trois milliards d'euros, le séjour du Guide libyen ne rapportera pas moins d'une dizaine de milliards d'euros de contrats. Si je ne le fais pas, d'autres le feront à ma place?, se justifie Sarkozy qui refuse d'écouter les naïfs? et les donneurs de leçons?. En position de faiblesse après avoir accumulé d'importants déficits commerciaux vis-à-vis de ses grands partenaires, la France tente, en fait, de refaire son retard. Surtout que, partout, l'Hexagone est visiblement en perte de vitesse face à la montée en puissance de nouveaux pays de l'Asie comme la Chine et l'Inde, qui grignotent goulûment des parts de marché.
Résultat des courses: Sarkozy sacrifie alors à l'opportunisme et conduit sa politique étrangère au gré des impératifs du moment. Parce que la guerre économique fait rage entre les grandes puissances qui ne se font aucun quartier. Cette compétition motive la guerre larvée du pôle. Cinq pays (Canada, Etats-Unis, Danemark, Norvège et Russie), riverains du pôle Nord, se sont lancés à l'assaut de l'Arctique. Qui est devenu un important enjeu stratégique. S'il n'y a vraisemblablement pas de pétrole au pôle Nord, il y en a, en grande quantité, aux alentours du cercle polaire. Selon des estimations, 200 milliards de barils de pétrole et 80.000 milliards de mètres cubes de gaz pourraient s'y trouver, totalisant trois ans de consommation mondiale en pétrole et trente ans d'exploitation gazière. En outre, la fonte de la banquise, comme l'expliquait Yves Mathieu, ingénieur spécialisé dans les hydrocarbures, pourrait entraîner l'ouverture de passage pour les bateaux. Entre le Japon, la Chine et l'Europe, cela raccourcit de 20 à 30% le temps de transit par ces régions. Le coût du transport sera plus faible?, analyse-t-il (Cf. Libération n°8.171 du 15 août 2007). C'est donc le branle-bas. A peine un sous-marin de poche, le Mir-1, a-t-il, le 2 août dernier, planté un drapeau russe en peinture inoxydable au fond de l'océan Arctique à 4261 mètres de profondeur à la verticale du pôle Nord, que le Premier ministre canadien, Stephen Harper, entamait une visite de trois jours dans l'extrême-nord canadien afin de réaffirmer la souveraineté d'Ottawa dans la région. Les Américains et les Danois ne sont pas en reste. Ils ont lancé des expéditions scientifiques destinées à faire valoir leurs droits sur cette banquise qui serait, soutiennent-ils, une extension de leur territoire. La lutte pour ces arpents de glace n'est pas anecdotique. Elle signifie que, face aux enjeux mondiaux (énergie et défense stratégique notamment), les grandes nations du monde se tiennent sur leurs gardes et ne dorment que d'un ?il. Et tout comme la conférence de Berlin (15 novembre 1884-26 février 1885) qui, pour désamorcer les conflits entre plusieurs pays colonisateurs concernant la conquête du bassin du Congo, a été l'architecture d'un équarrissage en bonne et due forme du continent noir, la mondialisation prédatrice des années 2000 est l'autre nom de la colonisation. Que l'on ne s'y méprenne pas. Ce nouveau concept est juste la forme moderne de la perpétuation de l'inégalité économique mondiale. Transformant le monde en un vaste marché où les puissants se disputent des parts de marché à l'ombre de structures qu'ils régentent, comme l'OMC, la globalisation aiguise tous les appétits. Comme cette guerre froide qui oppose cinq nations pour la mise en tutelle des richesses naturelles et humaines du pôle Nord. Car, pour prendre les devants, les grands de ce monde se sont tous constitués des task force. Qui sondent le présent et l'avenir, procèdent par analyses, veille stratégique et anticipation. Pour maintenir leur hégémonie. Si, sur d'autres continents, la bataille n'est pas gagnée à l'avance avec les velléités de plus en plus affirmées d'affranchissement, en Afrique noire, en particulier, les nations développées sont en roue libre en raison d'une apathie générale. Tout laisse croire que nos leaders, ou la quasi-totalité d'entre eux, ne mesurent pas encore le danger imminent et irréversible qui guette le continent africain: la pénurie des ressources. En Côte d'Ivoire, aucune étude stratégique vulgarisée ne permet de prévoir l'avenir de l'exploitation traditionnelle du cacao, si le couvert forestier venait à disparaître d'ici à quelques dizaines d'années. Or, on continue de déboiser et de détruire. Même toutes les forêts classées. Dans les pays africains producteurs de pétrole, aucune mesure de sauvegarde, aucune alternative sérieuse n'existe pour parer à toute éventualité, etc.
Pour l'Afrique noire et la plupart de ses responsables, les ressources ne constituent aucunement un enjeu stratégique: il suffit simplement de les pomper et les vendre. Pendant que les Occidentaux ne cessent de réfléchir aux moyens de continuer à faire main basse sur les ressources mondiales afin que, quoiqu'il advienne, ils puissent continuer d'assurer leur approvisionnement, les Africains, eux, dilapident leurs ressources. Sans plan cohérent de développement, les sommes faramineuses récoltées prennent trois destinations: les poches des dirigeants, le budget de l'Etat et les coffres-forts des marchands d'armes. L'Afrique noire s'élimine ainsi de la marche du monde. Et se condamne, presque fatalement, à demeurer un continent esclave, c'est-à-dire un réservoir de matières premières (mais pour combien de temps encore?) et un déversoir de tous les produits fabriqués dans le monde. Y compris les déchets toxiques. Et ça, ad vitam aeternam*.

* A jamais; pour toujours.
Par Ferro m. bally
ferobibali@fratmat.info

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