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Notre Voie
· 6 min de lecture

Contribution - L`intervalle de décence ivoirien

L'intervalle de décence?. L'expression est empruntée à Henri Kissinger lors des négociations sur le règlement du conflit vietnamien quand il fallait envisager le retrait des troupes américaines. Il marquait la période allant des négociations de Paris (1973) à la prise de Saigon (1975).
Il pourrait s'agir pour la Côte d'Ivoire aujourd'hui, non pas du retrait des FDS des lignes de front mais, plutôt d'une véritable trêve sociale que consentiraient les syndicats et mouvements socioprofessionnels et le gouvernement ivoirien.
Autant la réaction du peuple a été la plus imprévisible au fort de la guerre lorsqu'il fallait défendre les institutions républicaines, autant les imprudences des mouvements sociaux pourraient mettre en cause les nombreux acquis du processus de sortie de crise et ainsi mettre en péril la fébrile paix qui se construit au fil des sacrifices.
Dans les lignes qui suivent, des faits qui ont marqué les mouvements sociaux pendant ces années de guerre seront succinctement analysés, avant de proposer quelques idées en vue de l'apaisement du lourd climat social.

Les faits

Aujourd'hui en Côte d'Ivoire, la rationalité de l'individu dans tous les domaines a atteint un niveau de rupture. Il ne s'agit pas de la rationalité au sens cartésien du terme. Il s'agit de la rationalité au sens de l'homoéconomicus. C'est-à-dire. dans une situation donnée, l'individu ne pense qu'à tirer un profit égoïste. L'idée de l'intérêt national déjà difficile à définir, baigne dans une certaine ambiguïté. Du coup, toutes les actions des groupuscules même constitués en syndicat sont du fait d'une hasardeuse rencontre des intérêts personnels et quelquefois, au détriment des préoccupations sociopolitiques du moment.
La notion de l'intérêt national prend dans de telles circonstances, une définition plus amphigourique. Les mouvements répétés de grève des différents syndicats et groupes socioprofessionnels la rendent davantage plus difficile à cerner.
Dans son livre intitulé : partir en mission et gagner, au nom de l'intérêt national?, l'Ambassadeur OUATTARA définit avec plus de simplicité et de clarté, la notion de l'intérêt national en disant d'abord ce qu'elle n'est pas, ensuite ce qu'elle semble être et enfin ce qu'elle est. Cette référence bibliographique - bien que traitée sous l'angle de la diplomatie-pourrait servir de base aux agents des services publics dont l'action à l'intérieur de la Côte d'Ivoire comme à l'extérieur pourrait avoir une incidence sur l'image comme sur l'équilibre social et politique de leur pays.
Dans les grèves à répétition, les revendications tournent beaucoup plus autour de la question pécuniaire et salariale. La paupérisation des agents du service public est à la hauteur de leur détermination et de leur radicalité. Certains grévistes sont allés jusqu'à remettre en cause les fondements de la noblesse de leur corporation.
Conscient de leur pouvoir de marchandage face au gouvernement - selon l'expression des tenants de la théorie des choix publics -, les agents des services publics et parapublics multiplient les mouvements de contestation et il ne se passe aucun mois sans que le gouvernement ne soit confronté à un nouveau soulèvement. Dans la plupart des cas, l'on peut constater que les mouvements surviennent sur des dossiers en cours de traitement ou des dossiers dont les traitements sont suspendus. On retrouve aussi dans les reproches faits au gouvernement, le non respect des promesses faites, aussi bien que l'insolent train de vie des gouvernants que l'on confond avec l'Etat. On se retrouve dans le cas d'une crise principielle et parfois morale.
Quelle analyse ?
En démocratie, chaque individu ou chaque groupe d'individus peut user de tous les moyens légaux pour porter éloquemment et de manière pointue, ses opinions... même quand elles ne sont pas du goût du reste du peuple. L'important, c'est de demeurer dans le cadre légal mais, surtout de veiller à ne pas menacer ni mettre en péril la stabilité de la nation.
Le droit de grève est indéniable aux travailleurs. L'usage qu'on peut en faire ne rencontre pas toujours l'unanimité même au sein des syndicats ou groupes socioprofessionnels. Car à l'intérieur de ces groupes de pression, les intérêts divergent. La notion de rationalité inhérente à l'individu suffit à comprendre que l'objectif poursuivi au sein d'un même groupe de pression varie d'un gréviste à un autre.
Du coup les conflits entre les grévistes d'un même groupe de pression d'une part, et ceux entre le pouvoir et le même groupe de pression d'autre part, constitue le moteur même de la démocratie sociale. C'est ce qu'il convient d'appeller le paradoxe existentiel de la démocratie?. Mais la dynamique démocratique ne doit nullement nous obliger à maintenir le silence sur les liens pervers existants entre les mouvements syndicaux et certains groupes occultes qui espèrent en tirer des profits politiques.
En fonction de la situation politique du moment, les leaders syndicaux tissent toujours des liens sournois et dangereux avec des forces extérieures à leur groupe de pression. C'est un secret de polichinelle.
En côte d'Ivoire, la situation de fragilité de l'Etat est perçue comme une occasion d'arracher des concessions inespérées au pouvoir en place. Les groupes de pression se retrouvent donc dans l'urgence des actions. En même temps, tout le monde plaide de manière inconsciente, l'incompétence intellectuelle et administrative en attribuant à l'exécutif et à ses services rattachés, la responsabilité de la précarité de la situation sociale actuelle. En fait, une fois qu'une décision politique est arrêtée, le gouvernement devrait avoir logiquement la maîtrise de sa mise en ?uvre. En réalité, cela est confié aux agents des services publics et parapublics et quelques rares fois aux privés et ONG. Alors, nul ne peut complètement se dédouaner et rejeter tous les échecs sur l'exécutif.
On ignore que si les groupes de pression existent encore, c'est parce que les institutions républicaines ont été préservées malgré la guerre. Si l'Etat ivoirien avait été en désagrégation comme il était le cas dans certains pays en guerre, les mouvements sociaux ne seraient pas possibles dans leur forme actuelle.
Que faire ?
Nous ne pouvons prétendre détenir des solutions toutes faites pour prévenir des mouvements de contestation, d'abord parce que la contestation sociale est un droit dans une démocratie, ensuite parce que les motifs et les motivations sont aussi bien variés que changeant même au sein des groupes de pressions.
Le pouvoir ne devrait pas tomber dans le piège de la répression même quand certains modes de contestation posent des questions d'ordre public. Il convient en revanche de reconnaître aux pouvoirs publics, leur attribution régalienne de maintien de l'ordre qui doit se faire avec la plus grande fermeté. Il est donc de la responsabilité des syndicats et groupes socioprofessionnels, comme du pouvoir en place, de veiller à préserver l'ordre public et l'équilibre social ; qui se trouvent être incontournables en vue de la négociation sociale.
Les syndicats doivent établir une démarcation radicale vis-à-vis des aspirations des forces et partis politiques, car le rôle des syndicats n'est pas de conquérir le pouvoir d'Etat.
Il est impérieux que le gouvernement s'accorde avec les centrales syndicales sur une véritable plateforme de négociation qui servira de base dans les conflits futurs.
Le plus urgent pour l'exécutif, c'est de négocier avec tous les acteurs sociaux, une véritable trêve sociale jusqu'au moins un trimestre après la constitution du gouvernement issu des prochaines élections. Ce sera là, l'intervalle de décence ivoirien?.
La négociation de la trêve sociale devrait s'inspirer des principes de la négociation raisonnée, avec comme seul objectif, garantir une sortie de crise sans heurt social. Le Président de la République et le Premier Ministre ont les moyens intellectuels d'obtenir cette concession des groupes de pression socioprofessionnels. La levée de cet obstacle dangereux pour le processus de paix sera une victoire pour toute la Côte d'Ivoire.
Les travailleurs de ce pays pourraient y voir l'occasion de préserver l'équilibre social mais en même temps, se donner la chance d'améliorer dans un futur très proche leurs conditions de vie.

Abraham YAPI,
Doctorant
Université d'Aix Marseille III
Spécialisé en Analyse Economique des Institutions
Yapi_abraham@yahoo.fr



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