Mamadou Koulibaly : "Le 30 novembre est une date fétiche"
Le Parlement organise sa 1ère session aujourd'hui à Yamoussoukro. Pr Mamadou Koulibaly, son président, en profite pour faire un tour de l'actualité.
L'Assemblée nationale, selon les dispositions constitutionnelles, procède demain (aujourd'hui, ndlr) à l'ouverture de sa première session ordinaire à Yamoussoukro. Quelle signification donnez-vous à cette cérémonie?
C'est le Président de la République qui a formulé le v?u de nous voir organiser l'ouverture de cette première session ordinaire 2008 à Yamoussoukro. Il a jugé que dans le processus de paix qui est actuellement en cours, le Parlement avait sa partition à jouer. Le transfert de la capitale à Yamoussoukro, capitale politique, étant engagé, le Chef de l'Etat a estimé que l'Assemblée devait y ouvrir sa session qui serait un signal. D'abord pour montrer la présence de l'Assemblée nationale qui s'est battue pour ne pas disparaître; ensuite, pour dire aux Ivoiriens, que dans le transfert de la capitale, elle sera une des premières institutions qui sera à Yamoussoukro, et enfin pour montrer que les députés sont dans la dynamique de paix.
L'Assemblée nationale, selon votre propre expression, s'est battue pour ne pas disparaître. Voulez-vous dire que les députés ont unanimement condamné la position du Groupe de travail international (GTI) qui mettait fin à votre mandat?
Aujourd'hui, on peut dire qu'ils l'ont tous condamnée. Parce que
Aujourd'hui ou hier au moment de la vive polémique sur la légitimité ou pas de l'Assemblée nationale?
Il y en a qui ont hésité un peu, mais ils ont fini par comprendre où était la légitimité et ils ont donné leur accord. La preuve, ils siègent. Tout le monde siège aujourd'hui. Après l'épisode des salaires suspendus pour les boycotteurs des sessions parlementaires. Après la simple application des dispositions pertinentes en vigueur. Et l'intervention du Président de la République à qui ils se sont référés et qui leur a expliqué ce dont il s'agissait. Depuis, tout est rentré dans l'ordre.
Pensez-vous qu'au-delà des querelles politiciennes, notre Assemblée nationale a sa raison d'être compte tenu du fait que tous les textes prévus par les accords de paix ont été votés et promulgués?
L'Assemblée nationale a bien sa raison d'être parce que les dispositions constitutionnelles qui l'ont créée ne sont pas exclusivement liées à la gestion de la sortie de crise. D'ailleurs, vous avez constaté que depuis la fin de Linas-Marcoussis, le Parlement ne s'intéresse plus aux textes issus des accords de paix. Nous nous occupons de la ratification des grands engagements pris par l'Etat au niveau international. Nous continuons la construction de la nation. La crise est passagère, l'Assemblée est instituée. Les Ivoiriens fondent leur nation nouvelle et l'Assemblée nationale travaille sur les questions de fond. Elle est donc plus qu'utile, elle est nécessaire. Tout dépend pour qui et pour quoi. Vous allez siéger à Yamoussoukro où les locaux du futur Parlement sont en train d'être édifiés et où vous avez l'Hôtel des Parlementaires. Les conditions pourraient-elles être réunies pour que les députés siègent régulièrement dans la capitale politique?
Non. Nous sommes loin des conditions idoines. Nous allons juste faire l'ouverture de la session à la Fondation Houphouet-Boigny pour la paix. Les députés seront logés à l'Hôtel des Parlementaires, mais attention, ce n'est pas à titre gracieux. Ce sera payant. Ce n'est pas votre hôtel?
Non. C'est l'Etat qui a construit l'hôtel qui porte le nom des députés et il en est le propriétaire. Les députés qui y dorment, payent leur chambre d'hôtel sans doute à des tarifs étudiés, mais n'importe quel citoyen peut y passer la nuit à la seule condition de payer ses frais de séjour. Et nous allons visiter, par la suite, le chantier de l'Assemblée nationale en construction, voir son état d'avancement et les autres infrastructures en cours à Yamoussoukro. Les conditions pour siéger en permanence et définitivement supposent de nouveaux locaux achevés et des logements pour les personnels administratif et technique. Nous sommes encore loin de cela. C'est pour cette raison que nous ferons l'ouverture à Yamoussoukro et les lois seront examinées et votées à Abidjan, dans les locaux actuels du palais de l'Assemblée nationale. Comment pouvez-vous expliquer que la Commission électorale indépendante (CEI), depuis sa mise sur pied, ait eu des rencontres avec presque tous les acteurs de la crise sauf avec l'institution que vous présidez?
Je ne me suis vraiment jamais posé la question et je ne l'avais pas non plus remarqué. Il me semble à priori que cela dépend de l'agenda de chacun. Mais la CEI est composée, il faut le savoir, de représentants dont un en particulier du président de l'Assemblée nationale. Peut-être qu'il n'y a pas de besoin spécifique de la CEI vis-à-vis de l'Assemblée. Selon les dispositions légales, il n'est pas dit que la CEI ait pour mission de visiter les acteurs de la crise. Ils y sont déjà représentés. Et puis l'Assemblée n'est pas un acteur de la crise. Nous sommes à classer parmi ses victimes. Nous sommes des acteurs de la construction nationale. 2008 est une année électorale. Quelle est votre commentaire sur le 30 novembre retenu comme date du premier tour de la présidentielle?
Très bonne question. Je pense que cette date nous donne un point focal qu'il faut regarder à partir de maintenant. Il faut tout faire pour qu'au 30 novembre, nous ayons terminé avec l'élection présidentielle, et puis organiser les élections législatives deux ou trois mois après, les municipales et départementales six mois plus tard. Pour moi, le choix de cette date implique désormais pour les hommes politiques de retrousser leurs manches, de sortir de la logique de guerre pour entrer dans une logique d'élection. C'est valable pour tous les citoyens, tous les députés, tous les acteurs de la crise, toutes les victimes de la crise. Sortir de la logique de guerre signifie que l'on revienne à une forme normale d'Etat: que l'administration soit redéployée sur l'ensemble du territoire national et y exerce ses compétences sans concurrence avec aucune autre administration parallèle, équivalente ou complémentaire; que les postes de la gendarmerie nationale et ceux des commissariats de police soient ouverts partout en Côte d'Ivoire; que les barrages routiers, les lieux de contrôle et de racket et les check point disparaissent sur l'ensemble du territoire national; que les hauts les c?urs? (primes alimentaires, ndlr) payés aux soldats pour cause de guerre prennent fin; que les tribunaux et les prisons rouvrent dans les zones où ils ont été fermés depuis le déclenchement de la rébellion. La fixation de cette date doit être interprétée comme l'exigence politique pour nous Ivoiriens de revenir à l'Etat normal. Et la norme, c'est l'Etat de droit. C'est un réel défi qui nous est lancé par les protagonistes de la crise. Les victimes les regardent. Le 30 novembre est désormais une date fétiche. Voulez-vous insinuer qu'avant cette présidentielle le désarmement doit avoir eu lieu?
Normalement. Et cela conformément au Code de bonne conduite signé en présence du Secrétaire général des Nations unies. L'article 11 de ce Code dit explicitement que le désarmement doit se faire avant les élections. Les signataires, y lit-on, s'engagent à recourir au dialogue, tous autres moyens pacifiques et légaux dans le règlement de leurs différends. Ils s'interdisent d'entretenir et de financer des milices, des groupes d'autodéfense ou des groupes paramilitaires. Ils s'engagent par ailleurs à ne pas manipuler ou instrumentaliser toute force armée?. Il s'agit d'une exigence morale. Si tel n'était pas le cas?
Les rebelles auront fait la preuve de leur mauvaise foi. Plus aucune raison ne peut être évoquée pour ne pas désarmer avant les élections, à moins que les signataires ne trahissent leurs signatures. C'est un engagement moral. Et les signataires du Code de bonne conduite n'ont prévu aucun moyen de rétorsion si non la responsabilité morale de ceux qui ne respecteront pas leur engagement. Le Code parle de bonne foi des signataires. Normalement, la parole donnée est sacrée lorsqu'elle est fondée sur la bonne foi. Pensez-vous qu'il ne s'agissait que d'un jeu de rôle sans lendemain? De nombreux Ivoiriens pensent que non. La crise en perdurant crée de nouveaux problèmes plus difficiles à gérer. A fortiori, ne donnez-vous pas raison au président Bédié du PDCI-RDA qui propose que les forces impartiales quadrillent le pays et que des hélicoptères ramassent les urnes pour sécuriser le scrutin?
Il doit avoir ses raisons. Mais il n'est sans doute pas habitué au système électoral démocratique sécurisé d'aujourd'hui, vu la longue période pendant laquelle il a, lui-même, organisé des élections qui se déroulaient sans hélicoptère pour transporter les urnes et sans forces impartiales. Aujourd'hui, on n'a pas logiquement besoin de transporter les urnes. Selon le schéma électoral adopté, le scrutin est dépouillé dans la salle où le vote a eu lieu. Les représentants des candidats ou partis sont là, les urnes sont justes ouvertes, les bulletins comptés et chaque représentant repart avec copie du procès verbal paraphé de la séance de votation de ce bureau et donc avec les résultats du vote qu'il communique à son état-major. Ceux qui sont membres de la CEI locale en font autant, en communiquant les résultats à la CEI centrale. On n'a donc pas besoin de déplacer les urnes sauf pour l'archivage. Voulez-vous dire qu'on n'a plus besoin de dépouiller le scrutin?
Si, on en aura besoin. Mais les dépouillements se font, me semble-t-il, sur le lieu du vote. Le président du bureau de vote et ses assesseurs dans une circonscription électorale donnée, dès la fermeture du bureau de vote, ouvrent l'urne, en présence des représentants des candidats ou partis, déversent les bulletins de vote, les comptent et chaque représentant voit très bien qui a gagné. Tout le monde remplit les PV et les signe. Chaque représentant informe alors son état-major à Abidjan et le représentant local de la CEI dans la salle informe le siège central à Abidjan. L'urne, en elle-même, ne peut plus faire l'objet de palabres. En principe. En principe seulement.
Vous êtes donc convaincu que la prochaine présidentielle sera équitable, transparente et juste?
Elle sera une élection présidentielle qui sera suivie d'élections, législatives, municipales et départementales. Il ne faut même pas mettre de qualificatifs supplémentaires. La présidentielle sera une élection au cours de laquelle on ne pourra, en principe, pas tricher. Le bulletin sera unique et on ne pourra donc plus demander à un électeur de monnayer le bulletin de vote de l'adversaire. Vos adversaires vous accusent d'empêcher dans certaines régions du pays, notamment l'ouest et le centre-ouest, des électeurs d'accomplir leur devoir civique. Ils ont peut-être raison et je ne vais pas leur lancer la pierre. Mais je pense que le Code de bonne conduite signé par l'ensemble des partis politiques devrait être un bon guide qui intime l'esprit fair-play et invite tout le monde à jouer le jeu. Car, il n'y a pas de raison d'empêcher certains citoyens d'accomplir leur devoir civique. Voter est un devoir constitutionnel et chacun doit être libre de l'assumer. C'est d'ailleurs parce que la liberté d'aller et venir doit être garantie sur l'ensemble du territoire que nous ne devons avoir nulle part de barrage ou de contrôle routier de loyalistes ou de rebelles sur l'ensemble du territoire. Nous devons nous respecter les uns les autres. Le Code de bonne conduite qui vient d'être signé n'apporte-t-il pas de l'eau au moulin de Jacques Chirac qui soutenait que l'Afrique n'est pas mûre pour la démocratie?
Non, pas du tout. L'Europe et les grandes démocraties se sont bâties sur des codes de bonne conduite. A un moment donné, lorsqu'il y a une crise de confiance entre des gens qui sont cocontractants, ils se mettent d'accord sur un comportement, une attitude à avoir: se respecter soi-même, respecter l'autre et respecter la convention que l'on vient d'établir avec l'autre. Notre Code de bonne conduite ne donne pas raison à Chirac. Il montre qu'au lieu de prendre les fusils pour imposer des diktats, nous avons mûri. Maintenant, il faut que les hommes politiques ne trahissent pas leur signature. Mais je comprends votre insistance. Les politiciens ivoiriens nous ont tellement habitués à la trahison de leurs propres engagements ! En Afrique, il semble que faire la politique c'est rouler son monde, simuler et dissimuler. C'était peut-être le code à l'époque de Mazarin ou Machiavel, mais aujourd'hui, nous ne vivons plus en monarchie de droit divin mais en république. Et les Ivoiriens tiennent à la forme républicaine de leur Etat. Ils ne comprendraient pas de nouvelles trahisons. En sachant que l'exécution, par Laurent Gbagbo, de l'accord de 2000 qui imposait au vainqueur de la présidentielle la formation d'un gouvernement de large ouverture, n'a pas empêché le déclenchement de la rébellion armée, pensez-vous que le Code de bonne conduite a des chances d'être appliqué sur le terrain?
Oui, plus que jamais. Parce que l'expérience passée nous aura appris que lorsqu'on prend des engagements et que l'on ne respecte pas, on en paye le prix. Lorsque vous trahissez votre signature, vous croyez berner les autres alors que c'est vous-même que vous trahissez. Lorsque nous avons mélangé la Côte d'Ivoire après avoir piétiné l'accord de 2000, les conséquences dommageables ont touché tout le monde, y compris les hypocrites. Je crois que depuis six ans, pour ne pas remonter jusqu'à la mort de Félix Houphouet-Boigny, on a tous fait l'expérience que trahir la parole donnée conduit toujours à des catastrophes. Dans les grandes démocraties, on n'a même pas besoin de signer des engagements en la matière. Les Anglais n'ont pas de constitution. Car c'est la parole donnée qui fait l'homme. Et dans les sociétés civilisées, la parole donnée suffit. Nous avons cru rouler les autres dans la farine en donnant notre parole et en la trahissant, l'expérience nous a montré que cela nous pètera à la face. Je crois que depuis cette crise, nous avons tous appris. Et j'espère que nous avons tous appris de nos erreurs et que les engagements qui viennent d'être signés seront respectés par chacun. Cela n'est même pas une option pour nous si nous voulons éviter les violences postélectorales. C'est un impératif catégorique: montrer aux autres que ce que vous leur faites est ce que vous souhaitez de mieux qu'on vous fasse. Les normes sont des conventions sociales. Je les respecte avec l'intime conviction que tous les autres signataires vont les respecter eux aussi. Si un seul se montre défaillant alors tout l'édifice s'écroulera. A moins qu'on ne le sanctionne du tac au tac. Que vous a inspiré la présence de Ban Ki-moon?
Le Secrétaire général de l'ONU fait son devoir. Avant d'arriver ici, il est passé au Ghana, au Burkina Faso et dans d'autres pays. Il a fait sa tournée en Afrique pour encourager les Africains. Ban Ki-moon vient de la Corée du Sud. Il a vu une Asie pauvre, malmenée par les conditions mondiales. Les gens de sa génération sont en train de voir aujourd'hui les mutations profondes que connaît ce continent au point d'être un pôle de croissance mondial qui fait que la récession européenne ou américaine n'empoisonne pas le monde entier. Cela doit nous donner à réfléchir et nous convaincre que nous ne sommes pas fatalement destinés à être des miséreux et des misérables. Les Asiatiques s'en sortent. Nous également, nous le pouvons. Sur ce plan-là, Kofi Annan est arrivé un peu trop tôt aux Nations unies. Pouvez-vous établir un parallèle entre la gestion de la crise ivoirienne par Kofi Annan et celle de Ban Ki-moon?
Ban Ki-moon a repris le flambeau au moment où le Président de la République avait déjà lancé son idée de dialogue direct avec la rébellion. Il faut attendre qu'il soit confronté à des dossiers plus compliqués pour le juger. Mais pour le moment, il a une attitude totalement différente. Il est plus à l'écoute, il ne ressemble pas à un snob. Kofi Annan semblait snober les Africains dans le style: Vous qui êtes restés dans le terroir, en Afrique, ne comprenez rien. Moi, je vais vous expliquer comment le monde marche?. Ils sont un certain nombre de gens comme ça, d'intellectuels africains bien formés, une élite africaine très compétente avec de hautes responsabilités dans la fonction publique internationale qui ont le sentiment que leurs frères restés en Afrique et qui s'occupent des affaires de l'Afrique sont bêtes. Ils oublient que c'est le cadre institutionnel qu'eux- mêmes depuis New York, Washington ou Genève contribuent à imposer à l'Afrique qui étouffe. Regardez ceux qui nous ont imposé les politiques d'ajustement structurel pour finir par nous dire qu'elles ont été de graves erreurs. La sortie de crise est-elle aujourd'hui sur la bonne voie?
Oui, elle est sur la bonne voie. Quand vous prenez l'année 2007, le nombre de tueries, d'homicides liés à la crise a fortement baissé par rapport aux autres années. C'est un signal. L'insécurité qu'il y avait à dire certaines choses dans certaines régions de la Côte d'Ivoire a beaucoup diminué. Moi, ça me suffit pour dire qu'on est sur la bonne voie. Maintenant, est-ce qu'on va garder le cap pour arriver jusqu'à la fin du processus et sortir de là grandis pour reprendre notre lutte pour la prospérité? Il y a des inconnues que je ne maîtrise pas. Cependant, nous devons aller vite, aller fermement, aller sans peur, aller sans trêve. Nous ne le faisons pas pour les beaux yeux ou les sous de la communauté internationale mais pour nous-mêmes. Et cela n'est pas compliqué à comprendre. Votre analyse de la gestion de la crise par Soro Guillaume et les Forces nouvelles. La crise a commencé par l'occupation illégale d'une partie de la Côte d'Ivoire. Je ne les (Forces nouvelles, ndlr) vois pas encore la libérer. Les otages sont toujours en otage. Les pillards sont toujours des pillards. Les bourreaux sont toujours des bourreaux. Le cacao est toujours volé et exporté au Burkina Faso. Il en est de même pour le bois, l'or, le diamant, le coton et j'en passe. Ces situations n'ont pas encore fait l'objet d'une attention particulière par le Premier ministre. Il en est de même du Trésor public, des impôts et de la Douane. Mais Soro Guillaume n'est-il pas signataire du Code de bonne conduite?
Interview réalisée par Ferro M. Bally
L'Assemblée nationale, selon les dispositions constitutionnelles, procède demain (aujourd'hui, ndlr) à l'ouverture de sa première session ordinaire à Yamoussoukro. Quelle signification donnez-vous à cette cérémonie?
C'est le Président de la République qui a formulé le v?u de nous voir organiser l'ouverture de cette première session ordinaire 2008 à Yamoussoukro. Il a jugé que dans le processus de paix qui est actuellement en cours, le Parlement avait sa partition à jouer. Le transfert de la capitale à Yamoussoukro, capitale politique, étant engagé, le Chef de l'Etat a estimé que l'Assemblée devait y ouvrir sa session qui serait un signal. D'abord pour montrer la présence de l'Assemblée nationale qui s'est battue pour ne pas disparaître; ensuite, pour dire aux Ivoiriens, que dans le transfert de la capitale, elle sera une des premières institutions qui sera à Yamoussoukro, et enfin pour montrer que les députés sont dans la dynamique de paix.
L'Assemblée nationale, selon votre propre expression, s'est battue pour ne pas disparaître. Voulez-vous dire que les députés ont unanimement condamné la position du Groupe de travail international (GTI) qui mettait fin à votre mandat?
Aujourd'hui, on peut dire qu'ils l'ont tous condamnée. Parce que
Aujourd'hui ou hier au moment de la vive polémique sur la légitimité ou pas de l'Assemblée nationale?
Il y en a qui ont hésité un peu, mais ils ont fini par comprendre où était la légitimité et ils ont donné leur accord. La preuve, ils siègent. Tout le monde siège aujourd'hui. Après l'épisode des salaires suspendus pour les boycotteurs des sessions parlementaires. Après la simple application des dispositions pertinentes en vigueur. Et l'intervention du Président de la République à qui ils se sont référés et qui leur a expliqué ce dont il s'agissait. Depuis, tout est rentré dans l'ordre.
Pensez-vous qu'au-delà des querelles politiciennes, notre Assemblée nationale a sa raison d'être compte tenu du fait que tous les textes prévus par les accords de paix ont été votés et promulgués?
L'Assemblée nationale a bien sa raison d'être parce que les dispositions constitutionnelles qui l'ont créée ne sont pas exclusivement liées à la gestion de la sortie de crise. D'ailleurs, vous avez constaté que depuis la fin de Linas-Marcoussis, le Parlement ne s'intéresse plus aux textes issus des accords de paix. Nous nous occupons de la ratification des grands engagements pris par l'Etat au niveau international. Nous continuons la construction de la nation. La crise est passagère, l'Assemblée est instituée. Les Ivoiriens fondent leur nation nouvelle et l'Assemblée nationale travaille sur les questions de fond. Elle est donc plus qu'utile, elle est nécessaire. Tout dépend pour qui et pour quoi. Vous allez siéger à Yamoussoukro où les locaux du futur Parlement sont en train d'être édifiés et où vous avez l'Hôtel des Parlementaires. Les conditions pourraient-elles être réunies pour que les députés siègent régulièrement dans la capitale politique?
Non. Nous sommes loin des conditions idoines. Nous allons juste faire l'ouverture de la session à la Fondation Houphouet-Boigny pour la paix. Les députés seront logés à l'Hôtel des Parlementaires, mais attention, ce n'est pas à titre gracieux. Ce sera payant. Ce n'est pas votre hôtel?
Non. C'est l'Etat qui a construit l'hôtel qui porte le nom des députés et il en est le propriétaire. Les députés qui y dorment, payent leur chambre d'hôtel sans doute à des tarifs étudiés, mais n'importe quel citoyen peut y passer la nuit à la seule condition de payer ses frais de séjour. Et nous allons visiter, par la suite, le chantier de l'Assemblée nationale en construction, voir son état d'avancement et les autres infrastructures en cours à Yamoussoukro. Les conditions pour siéger en permanence et définitivement supposent de nouveaux locaux achevés et des logements pour les personnels administratif et technique. Nous sommes encore loin de cela. C'est pour cette raison que nous ferons l'ouverture à Yamoussoukro et les lois seront examinées et votées à Abidjan, dans les locaux actuels du palais de l'Assemblée nationale. Comment pouvez-vous expliquer que la Commission électorale indépendante (CEI), depuis sa mise sur pied, ait eu des rencontres avec presque tous les acteurs de la crise sauf avec l'institution que vous présidez?
Je ne me suis vraiment jamais posé la question et je ne l'avais pas non plus remarqué. Il me semble à priori que cela dépend de l'agenda de chacun. Mais la CEI est composée, il faut le savoir, de représentants dont un en particulier du président de l'Assemblée nationale. Peut-être qu'il n'y a pas de besoin spécifique de la CEI vis-à-vis de l'Assemblée. Selon les dispositions légales, il n'est pas dit que la CEI ait pour mission de visiter les acteurs de la crise. Ils y sont déjà représentés. Et puis l'Assemblée n'est pas un acteur de la crise. Nous sommes à classer parmi ses victimes. Nous sommes des acteurs de la construction nationale. 2008 est une année électorale. Quelle est votre commentaire sur le 30 novembre retenu comme date du premier tour de la présidentielle?
Très bonne question. Je pense que cette date nous donne un point focal qu'il faut regarder à partir de maintenant. Il faut tout faire pour qu'au 30 novembre, nous ayons terminé avec l'élection présidentielle, et puis organiser les élections législatives deux ou trois mois après, les municipales et départementales six mois plus tard. Pour moi, le choix de cette date implique désormais pour les hommes politiques de retrousser leurs manches, de sortir de la logique de guerre pour entrer dans une logique d'élection. C'est valable pour tous les citoyens, tous les députés, tous les acteurs de la crise, toutes les victimes de la crise. Sortir de la logique de guerre signifie que l'on revienne à une forme normale d'Etat: que l'administration soit redéployée sur l'ensemble du territoire national et y exerce ses compétences sans concurrence avec aucune autre administration parallèle, équivalente ou complémentaire; que les postes de la gendarmerie nationale et ceux des commissariats de police soient ouverts partout en Côte d'Ivoire; que les barrages routiers, les lieux de contrôle et de racket et les check point disparaissent sur l'ensemble du territoire national; que les hauts les c?urs? (primes alimentaires, ndlr) payés aux soldats pour cause de guerre prennent fin; que les tribunaux et les prisons rouvrent dans les zones où ils ont été fermés depuis le déclenchement de la rébellion. La fixation de cette date doit être interprétée comme l'exigence politique pour nous Ivoiriens de revenir à l'Etat normal. Et la norme, c'est l'Etat de droit. C'est un réel défi qui nous est lancé par les protagonistes de la crise. Les victimes les regardent. Le 30 novembre est désormais une date fétiche. Voulez-vous insinuer qu'avant cette présidentielle le désarmement doit avoir eu lieu?
Normalement. Et cela conformément au Code de bonne conduite signé en présence du Secrétaire général des Nations unies. L'article 11 de ce Code dit explicitement que le désarmement doit se faire avant les élections. Les signataires, y lit-on, s'engagent à recourir au dialogue, tous autres moyens pacifiques et légaux dans le règlement de leurs différends. Ils s'interdisent d'entretenir et de financer des milices, des groupes d'autodéfense ou des groupes paramilitaires. Ils s'engagent par ailleurs à ne pas manipuler ou instrumentaliser toute force armée?. Il s'agit d'une exigence morale. Si tel n'était pas le cas?
Les rebelles auront fait la preuve de leur mauvaise foi. Plus aucune raison ne peut être évoquée pour ne pas désarmer avant les élections, à moins que les signataires ne trahissent leurs signatures. C'est un engagement moral. Et les signataires du Code de bonne conduite n'ont prévu aucun moyen de rétorsion si non la responsabilité morale de ceux qui ne respecteront pas leur engagement. Le Code parle de bonne foi des signataires. Normalement, la parole donnée est sacrée lorsqu'elle est fondée sur la bonne foi. Pensez-vous qu'il ne s'agissait que d'un jeu de rôle sans lendemain? De nombreux Ivoiriens pensent que non. La crise en perdurant crée de nouveaux problèmes plus difficiles à gérer. A fortiori, ne donnez-vous pas raison au président Bédié du PDCI-RDA qui propose que les forces impartiales quadrillent le pays et que des hélicoptères ramassent les urnes pour sécuriser le scrutin?
Il doit avoir ses raisons. Mais il n'est sans doute pas habitué au système électoral démocratique sécurisé d'aujourd'hui, vu la longue période pendant laquelle il a, lui-même, organisé des élections qui se déroulaient sans hélicoptère pour transporter les urnes et sans forces impartiales. Aujourd'hui, on n'a pas logiquement besoin de transporter les urnes. Selon le schéma électoral adopté, le scrutin est dépouillé dans la salle où le vote a eu lieu. Les représentants des candidats ou partis sont là, les urnes sont justes ouvertes, les bulletins comptés et chaque représentant repart avec copie du procès verbal paraphé de la séance de votation de ce bureau et donc avec les résultats du vote qu'il communique à son état-major. Ceux qui sont membres de la CEI locale en font autant, en communiquant les résultats à la CEI centrale. On n'a donc pas besoin de déplacer les urnes sauf pour l'archivage. Voulez-vous dire qu'on n'a plus besoin de dépouiller le scrutin?
Si, on en aura besoin. Mais les dépouillements se font, me semble-t-il, sur le lieu du vote. Le président du bureau de vote et ses assesseurs dans une circonscription électorale donnée, dès la fermeture du bureau de vote, ouvrent l'urne, en présence des représentants des candidats ou partis, déversent les bulletins de vote, les comptent et chaque représentant voit très bien qui a gagné. Tout le monde remplit les PV et les signe. Chaque représentant informe alors son état-major à Abidjan et le représentant local de la CEI dans la salle informe le siège central à Abidjan. L'urne, en elle-même, ne peut plus faire l'objet de palabres. En principe. En principe seulement.
Vous êtes donc convaincu que la prochaine présidentielle sera équitable, transparente et juste?
Elle sera une élection présidentielle qui sera suivie d'élections, législatives, municipales et départementales. Il ne faut même pas mettre de qualificatifs supplémentaires. La présidentielle sera une élection au cours de laquelle on ne pourra, en principe, pas tricher. Le bulletin sera unique et on ne pourra donc plus demander à un électeur de monnayer le bulletin de vote de l'adversaire. Vos adversaires vous accusent d'empêcher dans certaines régions du pays, notamment l'ouest et le centre-ouest, des électeurs d'accomplir leur devoir civique. Ils ont peut-être raison et je ne vais pas leur lancer la pierre. Mais je pense que le Code de bonne conduite signé par l'ensemble des partis politiques devrait être un bon guide qui intime l'esprit fair-play et invite tout le monde à jouer le jeu. Car, il n'y a pas de raison d'empêcher certains citoyens d'accomplir leur devoir civique. Voter est un devoir constitutionnel et chacun doit être libre de l'assumer. C'est d'ailleurs parce que la liberté d'aller et venir doit être garantie sur l'ensemble du territoire que nous ne devons avoir nulle part de barrage ou de contrôle routier de loyalistes ou de rebelles sur l'ensemble du territoire. Nous devons nous respecter les uns les autres. Le Code de bonne conduite qui vient d'être signé n'apporte-t-il pas de l'eau au moulin de Jacques Chirac qui soutenait que l'Afrique n'est pas mûre pour la démocratie?
Non, pas du tout. L'Europe et les grandes démocraties se sont bâties sur des codes de bonne conduite. A un moment donné, lorsqu'il y a une crise de confiance entre des gens qui sont cocontractants, ils se mettent d'accord sur un comportement, une attitude à avoir: se respecter soi-même, respecter l'autre et respecter la convention que l'on vient d'établir avec l'autre. Notre Code de bonne conduite ne donne pas raison à Chirac. Il montre qu'au lieu de prendre les fusils pour imposer des diktats, nous avons mûri. Maintenant, il faut que les hommes politiques ne trahissent pas leur signature. Mais je comprends votre insistance. Les politiciens ivoiriens nous ont tellement habitués à la trahison de leurs propres engagements ! En Afrique, il semble que faire la politique c'est rouler son monde, simuler et dissimuler. C'était peut-être le code à l'époque de Mazarin ou Machiavel, mais aujourd'hui, nous ne vivons plus en monarchie de droit divin mais en république. Et les Ivoiriens tiennent à la forme républicaine de leur Etat. Ils ne comprendraient pas de nouvelles trahisons. En sachant que l'exécution, par Laurent Gbagbo, de l'accord de 2000 qui imposait au vainqueur de la présidentielle la formation d'un gouvernement de large ouverture, n'a pas empêché le déclenchement de la rébellion armée, pensez-vous que le Code de bonne conduite a des chances d'être appliqué sur le terrain?
Oui, plus que jamais. Parce que l'expérience passée nous aura appris que lorsqu'on prend des engagements et que l'on ne respecte pas, on en paye le prix. Lorsque vous trahissez votre signature, vous croyez berner les autres alors que c'est vous-même que vous trahissez. Lorsque nous avons mélangé la Côte d'Ivoire après avoir piétiné l'accord de 2000, les conséquences dommageables ont touché tout le monde, y compris les hypocrites. Je crois que depuis six ans, pour ne pas remonter jusqu'à la mort de Félix Houphouet-Boigny, on a tous fait l'expérience que trahir la parole donnée conduit toujours à des catastrophes. Dans les grandes démocraties, on n'a même pas besoin de signer des engagements en la matière. Les Anglais n'ont pas de constitution. Car c'est la parole donnée qui fait l'homme. Et dans les sociétés civilisées, la parole donnée suffit. Nous avons cru rouler les autres dans la farine en donnant notre parole et en la trahissant, l'expérience nous a montré que cela nous pètera à la face. Je crois que depuis cette crise, nous avons tous appris. Et j'espère que nous avons tous appris de nos erreurs et que les engagements qui viennent d'être signés seront respectés par chacun. Cela n'est même pas une option pour nous si nous voulons éviter les violences postélectorales. C'est un impératif catégorique: montrer aux autres que ce que vous leur faites est ce que vous souhaitez de mieux qu'on vous fasse. Les normes sont des conventions sociales. Je les respecte avec l'intime conviction que tous les autres signataires vont les respecter eux aussi. Si un seul se montre défaillant alors tout l'édifice s'écroulera. A moins qu'on ne le sanctionne du tac au tac. Que vous a inspiré la présence de Ban Ki-moon?
Le Secrétaire général de l'ONU fait son devoir. Avant d'arriver ici, il est passé au Ghana, au Burkina Faso et dans d'autres pays. Il a fait sa tournée en Afrique pour encourager les Africains. Ban Ki-moon vient de la Corée du Sud. Il a vu une Asie pauvre, malmenée par les conditions mondiales. Les gens de sa génération sont en train de voir aujourd'hui les mutations profondes que connaît ce continent au point d'être un pôle de croissance mondial qui fait que la récession européenne ou américaine n'empoisonne pas le monde entier. Cela doit nous donner à réfléchir et nous convaincre que nous ne sommes pas fatalement destinés à être des miséreux et des misérables. Les Asiatiques s'en sortent. Nous également, nous le pouvons. Sur ce plan-là, Kofi Annan est arrivé un peu trop tôt aux Nations unies. Pouvez-vous établir un parallèle entre la gestion de la crise ivoirienne par Kofi Annan et celle de Ban Ki-moon?
Ban Ki-moon a repris le flambeau au moment où le Président de la République avait déjà lancé son idée de dialogue direct avec la rébellion. Il faut attendre qu'il soit confronté à des dossiers plus compliqués pour le juger. Mais pour le moment, il a une attitude totalement différente. Il est plus à l'écoute, il ne ressemble pas à un snob. Kofi Annan semblait snober les Africains dans le style: Vous qui êtes restés dans le terroir, en Afrique, ne comprenez rien. Moi, je vais vous expliquer comment le monde marche?. Ils sont un certain nombre de gens comme ça, d'intellectuels africains bien formés, une élite africaine très compétente avec de hautes responsabilités dans la fonction publique internationale qui ont le sentiment que leurs frères restés en Afrique et qui s'occupent des affaires de l'Afrique sont bêtes. Ils oublient que c'est le cadre institutionnel qu'eux- mêmes depuis New York, Washington ou Genève contribuent à imposer à l'Afrique qui étouffe. Regardez ceux qui nous ont imposé les politiques d'ajustement structurel pour finir par nous dire qu'elles ont été de graves erreurs. La sortie de crise est-elle aujourd'hui sur la bonne voie?
Oui, elle est sur la bonne voie. Quand vous prenez l'année 2007, le nombre de tueries, d'homicides liés à la crise a fortement baissé par rapport aux autres années. C'est un signal. L'insécurité qu'il y avait à dire certaines choses dans certaines régions de la Côte d'Ivoire a beaucoup diminué. Moi, ça me suffit pour dire qu'on est sur la bonne voie. Maintenant, est-ce qu'on va garder le cap pour arriver jusqu'à la fin du processus et sortir de là grandis pour reprendre notre lutte pour la prospérité? Il y a des inconnues que je ne maîtrise pas. Cependant, nous devons aller vite, aller fermement, aller sans peur, aller sans trêve. Nous ne le faisons pas pour les beaux yeux ou les sous de la communauté internationale mais pour nous-mêmes. Et cela n'est pas compliqué à comprendre. Votre analyse de la gestion de la crise par Soro Guillaume et les Forces nouvelles. La crise a commencé par l'occupation illégale d'une partie de la Côte d'Ivoire. Je ne les (Forces nouvelles, ndlr) vois pas encore la libérer. Les otages sont toujours en otage. Les pillards sont toujours des pillards. Les bourreaux sont toujours des bourreaux. Le cacao est toujours volé et exporté au Burkina Faso. Il en est de même pour le bois, l'or, le diamant, le coton et j'en passe. Ces situations n'ont pas encore fait l'objet d'une attention particulière par le Premier ministre. Il en est de même du Trésor public, des impôts et de la Douane. Mais Soro Guillaume n'est-il pas signataire du Code de bonne conduite?
Interview réalisée par Ferro M. Bally