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Signe des temps

La carte politique de la nouvelle Côte d'Ivoire est, lentement mais sûrement, en train de prendre forme. Seuls ceux qui font preuve de cécité politique ne réalisent pas la mutation qui s'opère. A l'origine de cette évolution inattendue, deux douloureux événements qui confirment, a fortiori, qu'à toute chose, malheur est bon. Depuis le 14 avril dernier, la date du premier tour de la présidentielle est connue: c'est le 30 novembre prochain. Pour ce scrutin, il n'y a pas seulement une foultitude de candidats. Chaque jour nous fait découvrir des prétendants à la succession de Laurent Gbagbo. Ils sont de tous les poids et de tous les calibres. Mais il y a surtout le suspense, le vrai. Les sondages sont dans tous leurs états et installent déjà au Palais ? c'est selon ? l'un des trois gros calibres: Gbagbo, Bédié ou Ouattara. Pour la première fois de l'histoire de notre pays, une présidentielle va véritablement être ouverte. Pour les autres scrutins, également, il serait hasardeux de prévoir la victoire d'un parti ou groupement politique. Et pendant plusieurs années encore, sans doute, aucune élection ne sera plus gagnée d'avance en Côte d'Ivoire.




Le père? de cette révolution? Le coup d'Etat du 24 décembre 1999! Le Président de la République, chassé du pouvoir, ne décolère pas contre le général de brigade Guéi Robert, ses jeunes gens? - les soldats qui ont conduit le putsch - et leurs commanditaires. Rien de plus normal. Mais, dix ans bientôt après sa survenue, l'honnêteté recommande de reconnaître que le premier coup d'Etat de l'histoire de la Côte d'Ivoire a été, comme l'a affirmé Laurent Gbagbo, un véritable coup de pouce à la démocratie. Parce qu'il faut bien admettre qu'il fut le déclic qui a balayé tous les obstacles à l'expression démocratique, fouetté toutes les énergies et fait exploser toutes les libertés.




La première victime de taille de ce coup de force a été le chef de la junte militaire lui-même: les électeurs ne se sont pas contentés de voter majoritairement contre lui, y compris dans les casernes. Ils se sont aussi majoritairement mobilisés pour faire échec au hold-up électoral qu'il mijotait pour confisquer le pouvoir d'Etat. La seconde a été, incontestablement, le PDCI-RDA, le plus vieux parti de Côte d'Ivoire. Qui a perdu, et peut-être pour longtemps encore, de sa superbe. Et n'en revient toujours pas. Son cavalier seul et ses raz-de-marée électoraux, avec des scores soviétiques, font désormais partie des souvenirs.




Les premières élections de la deuxième République dressaient ainsi le tableau d'une totale remise en cause politique. Du jour au lendemain, tout s'était transformé en un véritable remue-ménage.




Pour la première fois, en effet, et ce depuis sa création, en 1946, le PDCI-RDA n'avait pas de candidat à la présidentielle. Aux autres scrutins où il était en lice, les résultats avaient été plutôt mitigés: il mord la poussière aux législatives et aux municipales avant de reprendre du poil de la bête aux départementales.




Amer constat: son écrasante et insolente majorité, qui a fondu comme beurre au soleil, montre que sa puissance ne reposait sans doute ? et encore! - que sur le charisme de Félix Houphouet-Boigny, son légendaire combat en faveur de l'abolition des travaux forcés et la peur confuse du changement. Car il n'a suffi que de ce séisme politique pour que tout s'écroule comme un château de cartes.




De son côté, le RDR, principal bénéficiaire de ce coup d'Etat de 1999, que son président a même vivement salué en parlant de révolution des ?illets? à l'ivoirienne, est manifestement à l'heure des interrogations. Son énorme capital de sympathie, qui avait franchi les frontières nationales, connaît une courbe descendante. Et toute sa stratégie politique, essentiellement basée sur la dénonciation à outrance de la xénophobie et de l'exclusion dont serait victime une frange de la communauté nationale du processus politique, est en train de subir l'effet boomerang. C'est l'histoire de l'arroseur arrosé.




Le tsunami politique, qui bouscule tout sur son passage, provient de la rébellion armée déclenchée dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002. Quand cette tentative de déstabilisation de la Refondation a éclaté, le terrain était préparé et favorable. La campagne de presse, entretenue d'abord par le discours d'Alassane Ouattara qui réduisait ses ennuis judiciaires à son origine (nord du pays) et à sa religion (l'Islam); ensuite par les insoutenables images du charnier de Yopougon; et enfin, par les tracasseries et bavures policières montées en épingle, avait non seulement réussi à diaboliser Laurent Gbagbo, son régime et le parti qui l'a porté au pouvoir (le FPI), mais instrumentalisé une frange de la population ivoirienne et même des citoyens d'autres pays. Les assaillants, en territoire conquis, avaient alors été accueillis à bras ouverts et en sauveurs dans la partie septentrionale du pays, bastion du RDR. Comme lors du coup d'Etat du 24 décembre 1999, la crise armée servait largement les causes de ce parti dont les assaillants véhiculaient les messages. Et apparaissaient clairement comme son appendice.




Beaucoup d'eau a aujourd'hui coulé sous les ponts. Surtout que les zones placées sous le contrôle de l'ex-rébellion n'ont pas été épargnées par les maux reprochés au pouvoir (racket, tueries, charnier, etc.), avec, en sus, l'aggravation de la misère. Le chef des Forces nouvelles et le chef de l'Etat ont fumé le calumet de la paix. Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, l'imaginaire division du pays entre un nord dit musulman et un sud dit chrétien, dont certains se sont servis comme fonds de commerce pour des desseins inavoués, est morte de sa belle mort. Comme la campagne de Benoît Scheuer intitulée: Côte d'Ivoire: poudrière identitaire?.




Le temps, l'autre nom de Dieu, a permis aux Ivoiriens de se rendre compte que rien ne les oppose fondamentalement; et aux étrangers de réaliser qu'ils restent toujours les bienvenus dans ce pays, la Côte d'Ivoire, qui n'a jamais rompu avec sa légendaire hospitalité.




Le spectaculaire retournement de situation auquel nous assistons est le total désaveu des campagnes politiques qui ont exacerbé les passions et les clivages religieux et régionaux dont ce pays pouvait se passer. Le plus gros perdant est le RDR. Dont le président, Alassane Ouattara, ex-coqueluche des médias internationaux, perd, du coup, de sa superbe. Au point qu'il en est réduit à adapter son discours et à revoir à la baisse ses prétentions électorales. Sa dernière déclaration en dit long: Gouverner seul est impossible?.




Sans doute a-t-il compris qu'il n'est plus aujourd'hui ce dieu que les militants et autres admirateurs, convertis en fidèles, vénéraient. Descendu de son piédestal, il n'est plus le leader que personne dans la Case? (symbole du RDR) n'osait prendre le risque de contrarier. Des leaders d'opinion, comme Alpha Blondy, encore alassaniste il y a peu, le contestent maintenant ouvertement et vont même jusqu'à l'accuser publiquement d'être l'auteur de toutes les campagnes de déstabilisation des institutions ivoiriennes. C'est comme enfoncer une porte déjà entrouverte. Et ces sorties continuent de faire mouche.




Les premières démissions au RDR ne datent pas de maintenant. Bien qu'elles fussent, au départ, fracassantes parce qu'ayant concerné des têtes d'affiche et certains membres fondateurs du parti tels Mamadou Ben Soumahoro, Hyacinthe Leroux et Mme Jacqueline Lohouess-Oble, elles n'ont pas eu vraiment d'effet sur la cohésion d'un parti soudé autour de son président. Survenus sous Bédié, ces départs, compris comme des trahisons de la bonne cause au profit d'un régime alors coupable du délit d'ivoirité, ont été vite emportés par un vaste et puissant courant qui faisait d'Alassane Ouattara, un leader victime de son exceptionnelle aura et de sa grande popularité.




Mais, depuis un an, le RDR est sérieusement ébranlé. Les défections, qui le déstabilisent risquent de laisser des traces. Ceux qui le quittent se recrutent majoritairement dans son électorat captif et rejoignent, pour la plupart, le FPI, l'ennemi juré. Circonstance aggravante et humiliante: son siège, au quartier Bananforo (Korhogo), est devenu FPI. C'est Djéni Kobina, créateur et premier secrétaire général du RDR, qui doit se retourner dans sa tombe. C'est de Korhogo, en effet, qu'il a lancé, en 1994, son appel pour transformer le PDCI en vestiges au nord et en reliques au sud?. C'est dans cette ville, gérée par Amadou Gon Coulibaly, un fidèle parmi les fidèles d'Ado, appelé affectueusement le Lion, que le RDR essuie son premier sérieux revers politique. Mauvais signe!




Par Ferro M. Bally




ferobibali@yahoo.fr/ ferobibali@fratmat.info

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