Temps nouveaux, nouveaux defis
L'Accord conclu le 04 avril dernier à Ouagadougou, entre ex-parties belligérantes vient d'instaurer une nouvelle transition politique en Côte d'Ivoire. Les premiers signes du changement sont déjà palpables, avec notamment la passation des charges intervenue à la primature, suivie de la publication de la nouvelle équipe gouvernementale. Et comme pour montrer que les deux parties sont déterminées à tenir tous les engagements pris dans la capitale burkinabè, une ordonnance a été prise le week-end dernier pour amnistier les faits et actes répréhensibles de la rébellion, en dehors des crimes économiques, des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité. Aussi la zone de confiance sera-t-elle supprimée à compter de ce jour. Une donne qui inspire davantage d'optimisme à la plupart de nos concitoyens qui s'enthousiasment devant les débuts prometteurs de l'application de l'Accord de Ouagadougou, même s'ils savent que la partie n'est pas encore totalement gagnée et qu'il convient de ce fait, de rester prudents et vigilants. En effet, si l'on se veut objectif en ne jugeant que sur pièce, il faut reconnaître pour l'heure, que le tandem Gbagbo-Soro n'a pas encore été pris à défaut. Et il faut prier pour que les choses restent ainsi car pendant 5 longues années nous avons passé le temps à guerroyer, à dresser les uns contre les autres sans bénéfice réel pour la Côte d'Ivoire. Et à ce jeu, ce sont les journalistes qui, comme d'habitude, ont remporté la palme des récriminations et des flétrissures de la part des acteurs politiques qui, bien entendu, passent par pertes et profits leurs tares et leurs incuries que les premiers cités ne font d'ailleurs que relayer. Mais bref, notre intérêt ici n'est pas de gloser outre mesure sur ce sempiternel débat du cavalier et de la monture, auquel les hommes politiques invitent les journalistes, mais plutôt de nous pencher sur le nouvel environnement dans lequel va évoluer la presse à la faveur de cette nouvelle transition politique. Car il est indéniable que l'offre rédactionnelle va changer. Et cela, nécessairement. Pour s'adapter à l'air du temps, vu qu'avec la paix qui pointe à l'horizon et que nous espérons effective et durable, il va sans dire que des supports comme le nôtre, nés en pleine crise pour participer à la résistance contre les ennemis de la République, devront changer de fusil d'épaule. En ce qui nous concerne, et Dieu sait si ce sentiment est partagé par nos confrères, nous sommes disposés à y aller de notre part de sacrifice même si nous avons de sérieuses raisons de ne pas être euphoriques devant l'embellie naissante. Mais cet engagement, pour être gagnant, doit être partagé par les lecteurs et le grand public, seuls véritables patrons des hommes et femmes de médias. Nourris pendant près de cinq ans aux mamelles de la belligérance et des man?uvres subversives du marigot politique ivoirien, les lecteurs sont-ils prêts à faire leur reconversion en s'accommodant du nouvel état d'esprit des aiguilleurs de conscience ? Autrement dit, sont-ils prêts à poser l'acte d'achat sur un titre non conflictuel et/ou non sensationnel ? " That is the question " comme dirait l'autre. Or de la réponse à cette interrogation dépend la survie des entreprises de presse et la consolidation de la démocratie dans notre pays. C'est pourquoi l'Etat devra absolument accompagner la presse dans ce challenge nouveau, en injectant des fonds à l'effet de viabiliser ce secteur. Sur la question, il est heureux que Guillaume Soro, lors de son tout premier discours " premier ministériel ", ait à la suite de son prédécesseur, pris l'engagement d'en faire un des piliers importants de sa mission en déclarant: " Je sais que votre secteur est l'un des plus sinistrés par la crise actuelle. Il y a urgence à agir. Je vous assurerai du soutien et de l'appui du gouvernement. Ensemble, nous réformerons l'économie générale des médias, comme le prescrit l'Accord de Linas-Marcoussis. L'objectif sera de parvenir à la viabilisation des entreprises de presse et à leur insertion dans le tissu économique national ". Une belle profession de foi dont les professionnels du milieu attendent qu'elle se traduise en actes concrets, en parachevant le gros investissement, parfois personnel, de Martine Coffi Studer, l'ex-ministre déléguée à la Communication dans ce dossier. Autre fait nouveau auquel il faudra désormais s'accommoder, c'est le regard de plus en plus curieux qu'exerceront les journalistes,- proches certes du camp présidentiel mais qui se veulent indépendants dans leurs écrits-, sur la " maison bleue". En effet, si par le passé, et cela par souci de cohésion du bloc face à l'adversaire, les uns et les autres ont accepté de taire les bizarreries et autres loufoqueries du clan, ce ne sera plus forcément le cas aujourd'hui en temps de paix. Que chacun se prépare à cela. Et " Le Matin d'Abidjan " qui a plus d'une fois montré qu'il a de l'audace, en a fait la preuve le week-end dernier en levant le lièvre au sujet de ce qu'on nomme déjà " le scandale du financement des partis politiques ". Et ce ne sont pas les pressions de toutes sortes qui nous contraindront à l'aplatissement. A bon entendeur, salut !