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Mines et énergie/ Nicolas Sarkis : Il faut 64 millions de barils/jour d'ici à 2030 pour couvrir l'accroissement de la demande énergétique

En prélude au sommet, Nicolas Sarkis, consultant sur les problèmes de pétrole et du gaz, nous livre ses analyses. D'origine libanaise, Nicolas Sarkis est économiste et consultant sur les problèmes du pétrole et du gaz auprès de pays producteurs arabes et de compagnies internationales. Directeur du Centre Arabe d'études Pétrolières, basé à Paris, il dirige également six publications sur le pétrole et le gaz naturel. Le 1er Sommet des Mines et de l'Energie de l'Afrique de l'Ouest se tient à Yamoussoukro sur fond d'une sévère crise mondiale et d'interrogations. Il y a encore quatre mois, la question se posait de savoir si les prix du pétrole allaient poursuivre leur montée en flèche pour atteindre 200 dollars/baril. Aujourd'hui, on se demande, après la chute brutale de près de 60% par rapport au record de 147,17 dollars/baril atteint le 11 juillet, si la baisse va continuer. Ce virage à 180° s'accompagne d'un autre retournement, à savoir la disparition soudaine des vives préoccupations qui étaient exprimées au sujet des possibilités et des moyens de développer l'offre, pour faire face à l'accroissement de la demande. Ce changement est à première vue justifié par le ralentissement des besoins de consommation induit par la forte hausse des prix au cours des cinq dernières années et, encore plus, par la nouvelle bourrasque financière et économique mondiale. Un examen plus poussé des choses indique toutefois que la crise financière qui ébranle l'économie mondiale ne fait que masquer des défis énergétiques mondiaux qui sont toujours là. S'il est vrai, en effet, que la décélération des taux de croissance des besoins énergétiques a réduit les tensions sur les prix et atténué l'urgence d'un accroissement rapide des capacités de production, il n'en demeure pas moins que le ralentissement de la demande d'énergie ne peut être que provisoire et que la baisse de la demande et des prix a pour conséquence une forte baisse des investissements exploration/production et l'annulation ou le report de nombreux projets. Ceci contrebalance en quelque sorte les effets du ralentissement actuel de la demande et laisse entier le problème de l'équilibre à terme entre l'offre et la demande. En d'autres termes, la nature des défis énergétiques mondiaux a-t-elle changé ?
Non, elle n'a pas changé. Du côté de la demande, il existe un accroissement inexorable des besoins. Et, du côté de l'offre, on assiste à une raréfaction des découvertes, un déclin naturel alarmant de la production à partir des gisements anciens et un sérieux risque d'un plafonnement prochain de la production mondiale. Selon différentes estimations, le déclin naturel de la production est actuellement de 6,7% par an et passerait à 8,6% par an en 2030. Sans les investissements destinés à soutenir la production, le taux du déclin aurait été de 9% aujourd'hui et passerait à 10,5% en 2030. Ceci signifie, selon l'Agence internationale de l'Energie, qu'il faudrait mettre en ?uvre d'ici à 2010 des projets de développement de nouvelles capacités de quelque 7 millions de barils/jour, soit près du quintuple de la production algérienne, pour éviter un déficit de l'offre à l'horizon 2010-2012.
Quels sont les investissements requis pour atteindre cet objectif ?
Les investissements requis sont de l'ordre de 350 milliards de dollars par an, soit un peu moins que le total de 390 milliards de dollars investis sur la période 2000-2007. A plus long terme, les nouvelles capacités requises pour couvrir l'accroissement de la demande sont estimées à 64 millions de barils/jour d'ici à 2030.Le nouveau Président élu américain, Barack Obama, a annoncé lors de sa campagne électorale une ferme opposition à l'ouverture à l'exploration pétrolière de larges zones protégées des Etats-Unis et l'alourdissement de la fiscalité sur les sociétés pétrolières américaines. Quelles seront, à votre avis, les conséquences de cette position ?
Ceci est une raison supplémentaire pour inciter encore davantage les sociétés américaines à accroître leurs investissements partout où elles le peuvent en dehors des Etats-Unis. Au niveau mondial, le besoin se fera de plus en plus pressant pour développer de nouvelles capacités de production d'énergie d'origine fossile, ainsi que d'autres sources d'énergie, de préférence propres et renouvelables.
Dans ce contexte, quels sont les atouts de l'Afrique ?
A la lumière de ces perspectives, il est naturel que les regards se tournent de plus en plus vers le continent africain qui dispose de bon nombre d'atouts : vastes bassins sédimentaires encore inexplorés ou peu explorés, un pétrole brut généralement léger et à faible teneur en soufre, importants gisements de gaz, situation géographique très favorable entre l'Europe et les Etats-Unis, des régimes d'exploitation généralement attrayants et un amont pétrolier et gazier encore largement ouvert aux partenaires étrangers. A présent, le pétrole africain couvre près du cinquième des importations américaines et le tiers des importations chinoises.
Comment voyez-vous l'évolution de la production pétrolière du continent africain ?
Dans l'avenir prévisible, tout indique que la poussée des réserves et de la production observée au cours des dernières années se poursuivra. Compte tenu du rythme et de l'importance des nouvelles découvertes, ainsi que des programmes de développement des capacités, les prévisions faites il y a à peine trois ans sont très largement dépassées et différentes estimations donnent à penser que la production pétrolière de l'ensemble du continent africain passerait à près de 15% du total mondial vers 2020.
La production gazière en Afrique a également connu une percée spectaculaire pour atteindre 6,5% du total mondial en 2007.
En effet, les perspectives ouvertes au gaz naturel, en Afrique du Nord notamment, sont encore plus larges avec une production qui devrait, selon les estimations de l'Agence internationale de l'énergie (Aei), quasiment tripler d'ici à 2030 en passant de 4,6% à 7,35% du total mondial en 2030.
D'après vous, quels sont les défis auxquels l'Afrique sera confrontée ?
Pour ne pas répéter les erreurs commises par d'autres pays producteurs, les pays africains devront donner la priorité aux besoins énergétiques nationaux. Afin d'éviter que l'industrie des hydrocarbures constitue un îlot isolé, ils devront intégrer les activités pétrolières et gazières à l'économie nationale. Cela suppose une politique volontariste et des efforts énormes à différents niveaux pour aider à la propagation des effets induits de l'industrie des hydrocarbures dans l'économie nationale : formation des hommes, projets d'infrastructures, création progressive d'activités pouvant couvrir une partie au moins des besoins de l'industrie pétrolière et gazière. La coopération transfrontalière et l'intégration régionale deviendront d'autant plus impérative que l'industrie des hydrocarbures a connu une véritable explosion des coûts qui rend hasardeuse, pour un seul Etat, la réalisation de projets trop coûteux et non rentables au regard de ses propres moyens et de ses propres besoins. Qu'il s'agisse du raffinage, de la pétrochimie, du transport ou de nombreuses autres activités qui se situent dans l'amont ou l'aval de l'industrie des hydrocarbures, la coopération régionale n'est souvent pas une simple option politique qu'on accepte ou qu'on rejette, mais un impératif dicté par les intérêts nationaux des pays concernés.
Quelle est votre conclusion ?
Les richesses minières et énergétiques autorisent de grands espoirs et représentent de grandes chances, mais qui comportent aussi de grands risques de dérapage et de désillusion. Fort heureusement, et comme le prouve la tenue même de cette conférence, l'Afrique ne manque pas d'hommes et de dirigeants qui ont la lucidité et la hauteur de vue nécessaires pour mettre les richesses du sous-sol du continent au service de ses peuples.

Interview réalisée par
C. Fiankan-Bokonga

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