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Fraternité Matin
· 6 min de lecture

Quand l'informel devient la règle

Il est des phrases qui, au détour d'une (re)lecture ou d'une récitation apprise sur les bancs de l'école, vous marquent à jamais. Le dicton suivant est de celles-là: l'amour de la mère pour son enfant est plus fort que la crainte de la mort?. Cet être exceptionnel qui peut mourir en donnant la vie, qui accepte de mourir pour tirer sa progéniture de la gueule du loup, cette personne-là a été célébrée hier. Comme tous les ans, à pareille époque. Fête des mères 2007. Quoi de plus normal que cette marque de reconnaissance? Aidé ou non du père, chaque enfant, peu importe son âge, a essayé du mieux qu'il a pu hier, de traduire son attachement à celle qui lui a donné la vie ou à celle qui, sans l'avoir enfanté, l'aide à affronter et à traverser les difficultés de la vie quotidienne. En sortant dans les rues d'Abidjan, ce lundi, lendemain de cette fête, l'une des premières images qui retiendra l'attention des citoyens sera celle de ces mères qui tendent la main aux passants et aux automobilistes. Qui pour pouvoir s'offrir un rafraîchissement. Qui pour se mettre quelque chose sous la dent. A la veille de la fête des mères, et même longtemps avant, elles étaient déjà là, pour quémander. Revendiquer leur droit au salaire ne porte plus. Il leur faut supplier tout le monde, se rabaisser aux yeux des passants et des automobilistes.
La dure réalité fait appartenir ces travailleuses-là au décor et au plan directeur de la ville d'Abidjan. Tout simplement. Presque plus personne n'y fait vraiment attention. Presque plus personne ne leur prête une oreille attentive. Presque plus personne n'a d'yeux pour elles. Leur présence se confond, dans l'esprit de beaucoup, avec leur absence. Première marque d'indifférence.
Deuxième marque d'indifférence, l'uniforme jaune, pourtant visible, chaque jour davantage, dans les quartiers et dans les rues d'Abidjan. C'est la couleur des sociétés privées de sécurité et de gardiennage, celle de leurs employés et de leurs véhicules. Tenez! Leur nombre est important. Leur objet, également. Au total, 400 entreprises. Entre celles qui sont régulièrement constituées et celles qui ne le sont que sur le terrain, la disproportion est plus qu'inquiétante, dans un secteur pourtant censé gérer la sécurité des hommes et des biens. A ce jour, 90 (seulement) d'entre elles ont le droit d'exercer. Et 310 sont hors-la-loi. Comment est-ce possible, dans un Etat qui se proclame de droit? Comment est-ce possible de la part de fondateurs et d'employés qui devraient, d'abord et surtout, faire de leur sécurité physique et sociale un préalable, avant de vouloir mieux prendre en main celle de leurs protégés?? C'est toujours délicat de vouloir aider? et défendre? les autres quand on n'est pas soi-même en possession de toutes ses facultés. Il n' y a pas longtemps encore, certaines sociétés de gardiennage étaient considérées, à tort ou à raison, comme des prête-noms. Elles étaient soupçonnées de n'être rien d'autre, en vérité, que des milices en puissance. Le débat n'est pas encore clos. En fait, il n'est toujours pas véritablement ouvert, jusqu'à ce qu'un salon se tienne et, froidement, donne raison à ceux qui passaient pour être de mauvaises langues?. Un détenteur d'autorisation personnelle de port d'arme a-t-il le droit de créer sa propre société de sécurité et de gardiennage sans autre forme de procès? Des corps habillés?, puis déshabillés, donc rayés des effectifs de l'armée, de la gendarmerie ou de la police, sont-ils autorisés à se constituer en société de gardiennage sans autre forme de procès? C'est hélas trop souvent que certains éléments des forces de défense et de sécurité utilisent, à d'autres fins, leurs armes. Terrorisant d'honnêtes citoyens. C'est hélas trop souvent que les populations peuvent se retrouver face à certains ex-combattants qui n'auront pas réussi leur reconversion: les armes de la guerre deviennent alors les armes du banditisme. Le temps fou qu'on met pour essayer de désarmer les miliciens et les ex-combattants donne à ceux-ci des idées pas toujours catholiques. Alors, sociétés de gardiennage ou bien sociétés de brigandage? Dans un contexte de sortie de crise où le pourcentage des chômeurs est forcément préoccupant, c'est salutaire de créer des entreprises, de réchauffer celles qui s'étaient refroidies, de réveiller celles qui s'étaient endormies, de maintenir celles qui résistent au temps et aux nombreuses difficultés rencontrées. Mais, tout de même!
Autre marque d'indifférence, celle-là même qui fait courir le chanteur Gadji Céli Saint Joseph et l'union ivoirienne des artistes: le piratage des cassettes et CD. Et quand ils s'élèvent contre ce fléau, ils sont molestés par les pirates, en présence des forces de l'ordreTrop, c'est trop! Nous ne pouvons plus accepter de mourir dans l'indifférence totale des pouvoirs publics?. En l'absence de toute étude, il est tout de même admis que les ?uvres piratées sont bien plus nombreuses que celles qui répondent aux normes de la distribution régulière et normale. Et les artistes, de se rendre justice en organisant des descentes musclées sur les marchés et en détruisant sur leur passage tout ce qui est piraté. Pourvu que de telles manifestations de mécontentement ne débouchent pas sur des affrontements, aux conséquences inimaginables. L'on peut multiplier les exemples de marques et de lieux d'indifférence. L'actualité quotidienne nous sert en abondance le stress, le malaise, la colère. Quelques doses de joie et de rire, aussi. Il faut seulement souhaiter que celles-ci prennent le dessus. Plus grave et plus préoccupant, est le silence (complice?) dans lequel la plupart de ces sujets graves plongent pratiquement tout le monde. Soit le lot des anomalies passe trop vite sous nos yeux, comme un éclair. On a à peine le temps de réaliser que la situation est grave et appelle une réflexion profonde, qu'il faut passer à autre chose. Soit le panier des atteintes et infractions diverses, comme un feuilleton servi tous les midis ou soirs à la télé, relève de l'habitude ou de la... fiction. Il n'émeut presque plus personne. La Côte d'Ivoire devrait se saisir du processus de sortie de crise pour mettre les pendules à l'heure. L'occasion est belle. L'informel doit connaître ses propres limites et s'abstenir de vouloir devenir la règle. Les départements ministériels ivoiriens, à travers les années, ont été méticuleusement découpés. Bien souvent, les gouvernements auront été de large ouverture sur les secteurs d'activités, atteignant même la pointe de 40 ministères. Il y a même eu, parfois, des chevauchements entre départements. Et, pour éviter que les cabinets ne se marchent sur les pieds, des arbitrages ont été entrepris. Un seul souci: donner l'occasion à chaque secteur d'être pris en charge par un département ministériel. L'on comprendrait difficilement, dès lors, qu'il y ait des problèmes, pourtant solubles, qui persistent. Quel qu'il soit, un problème qui survient relève au moins d'un service. Lequel relève à son tour d'une direction. Ainsi de suite. Se réfugiant derrière la crise qui, pourtant, tire progressivement à sa fin, les Ivoiriens voudraient-ils s'attacher au laxisme plutôt que de développer la rigueur, beaucoup de rigueur? Si sortir de la crise veut dire s'asseoir ensemble, marcher ensemble, parler ensemble, sans craindre quelque danger que ce soit; sortir de la crise, c'est aussi s'attaquer, ensemble et de front, aux difficultés, quelles qu'elles soient, y compris celles qui paraissent négligeables.
Le Prix Ebony des meilleurs journalistes, attribué au cours de la Nuit de la communication du vendredi 1er juin 2007; les prix décernés par l'Observatoire de la liberté de la presse, de l'éthique et de la déontologie (OLPED); ceux du Conseil national de la presse (CNP) sont, aussi, censés nous situer sur les sacrifices que les médias nationaux doivent (encore) consentir pour réduire la masse des critiques faites par le public à la presse nationale, d'une manière générale. Nul n'ignore que la presse n'a pas bonne presse. Mais personne ne peut, non plus, soutenir que rien n'a bougé depuis 1990. Quel que soit le secteur, la Côte d'ivoire doit avoir à c?ur de coller aux textes en vigueur. C'est-à-dire les respecter et les faire respecter. Par tout le monde. Si non, le faux continuera de prendre le dessus et de fort belle manière. Sortir de la crise, c'est veiller à l'image, à la bonne image surtout, que le pays doit donner de lui aux autres.

Par Alfred Dan-Moussa
dangbeu@yahoo.fr

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