Sur les traces de ces victimes 'sans grades'
La crise postélectorale en Côte d'Ivoire, si l'on s'en tient aux statistiques non exhaustives de diverses organisations tant nationales qu'internationales, a fait environ trois mille morts. Ces victimes sont pour l'essentiel, issues des masses populaires militantes des partis et mouvements politiques. Donc des ?'sans grades''. Là où, la masse dirigeante a été majoritairement préservée dans cette guerre. Si les premières victimes avaient eu plus de notoriété et de qualité, la crise aurait-elle pris fin plus tôt? Autrement dit, si ceux-là mêmes qui ont entraîné le pays dans la belligérance armée avaient été les premiers à tomber et à payer le prix fort, la sortie de crise et la paix auraient-t-elles été plus rapide ? L'Intelligent d'Abidjan ouvre le débat. Analystes politiques, enseignants-chercheurs, sociologues, activistes des droits humains et autres experts décryptent
Abidjan le 11 avril 2011 : après une semaine de résistance, l'ex-chef de l'Etat SEM Laurent Gbagbo est aux mains des Forces Républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI). Cette arrestation marque une étape décisive dans la fin de la belligérance armée inhérente à la crise postélectorale. Qui a démarré à partir du 28 novembre 2010. Cette parenthèse de feu, de sang et de larmes a provoqué un véritable désastre humanitaire avec plus de deux millions de réfugiés notamment au Libéria et au Ghana, 150.000 déplacés internes et environ de trois mille (3000) morts. A première vue, ces victimes sont à majorité écrasante des anonymes issus de la masse populaire. En efffet, ce n'est véritablement qu'à la fin de la belligérance armée que l'on annoncé les décès des personnalités telles que le ministre Désiré Tagro et Gohourou Babri Hilaire, porte-parole des Ex-FDS. Certes, la communauté musulmane ivoirienne a été aux premières heures, la cible pricipale des ex-FDS pro-Gbagbo appuyées de miliciens et mercenaires. Faisant officiellement dix sept (17) Imams tués et une trentaine de fidèles ayant trouvé la mort dans des mosquées au cours de certaines opérations. Mais, aucun guide de cette communauté connu de l'opinion nationale ou internationale n'est tombé. Des rumeurs récurrentes faisaient certes état de l'attaque du domicile du Cheikh Aboubacar Fofana, président du Cosim mais elles se sont révélées fausses. L'Imam Koudouss, président du CNI qui n'a pas quitté son domicile depuis le contentieux postélectoral, n'a pas non plus été attaqué. Idem pour l'Imam Bakary Chérif du front de la Oumat Islamique ou encore le Cheikh Moussa Fadiga, leader des musulmans sunnites. Ces dignitaires musulmans bien connus, à l'instar du président du Cosim hors du pays, sont tous actuellement à leurs domiciles. Au niveau de la communauté chrétienne, hormis l'attaque contre le père Norbert Abekan, l'on n'a eu à déplorer aucun décès d'un dignitaire religieux de premier plan. Mgr Kutwa, dignitaire des catholiques, les Révérends Yayé Dion, guide des Protestants évangéliques, Ediémou Blin Jacob, leader des Célestes, sont tous chez eux. Deux évêques ; celui de Yopougon et de Yamoussoukro qui avaient pris position, n'ont pas été touchés. Pourtant, ils sont nombreux, leurs fidèles qui sont tombés. Dans son dernier rapport sur les violences postélectorales, la Ligue Ivoirienne des droits humains (LIDHO) plante le décor : Notre pays, pendant cette crise a connu des atrocités inimaginables. Le Droit à la vie a été banalisé. A ce qui apparaît comme des tueries et assassinats classiques à l'arme à feu ou à l'arme blanche, se sont ajoutées les tueries à la roquette, aux obus et au bûcher ou à la torche (punition du collier ou articles 125 consistant à asperger des individus de liquide inflammable et à les brûler). A ce cynique et diabolique jeu, tout le monde était un candidat potentiel, pour peu qu'il se retrouve au moment endroit au mauvais moment surtout à Yopougon, Abobo ou encore à l'Ouest. Les femmes, les enfants, les handicapés, les ressortissants de la CEDEAO, les militants anonymes ou sympathisants avérés ou supposés de partis politiques proches de M. Alassane Ouattara ou des éléments des Forces de Défense et de Sécurité (les supplétifs compris) et militants soutenant M. Laurent Gbagbo ont constitué les cibles des tueurs des camps en belligérance. Aujourd'hui, à l'heure du bilan, nous sommes très amers parce que les victimes au 2/3 sont des innocents, des anonymes et des pauvres qui n'avaient rien à voir avec la crise postélectorale . Un tel constat amène à l'interrogation suivante : pourquoi est-ce les pauvres et les anonymes qui ont payé un lourd tribut à cette belligérance fruit d'une lutte de pouvoir ? Analyste politique, le ministre Alain Cocauthrey, estime qu'il faut à ce stade explorer le champ d'action du jeu politique d'essence démocratique.
Le peuple :
champ d'expression de
la lutte politique
De l'avis de cet expert en mine et pétrole, la démocratie qui tire ses origines dans le mot grec démocratia, est un système de gouvernement dans lequel le peuple choisit ses dirigeants à intervalles réguliers lors d'élections libres, transparentes et justes. Lesquelles élections se caractérisent par une participation de toutes les parties aspirant à l'exercice du pouvoir d'Etat qui appartient au peuple. A propos, relève-t-il : On comprend donc que pour vivre cette démocratie, le peuple soit au début et à la fin du processus. Il est donc l'objet de convoitises. Le peuple reçoit tous les aspirants au pouvoir de tous les camps ou courants politiques. Or, les réactions des aspirants au pouvoir à l'égard du peuple peuvent varier en fonction de l'accueil réservé, des faveurs obtenues ou en fonction de l'alternative proposée. On voit donc que le peuple est le lieu par excellence des combats d'idées politiques, des débats contradictoires parfois des oppositions ouvertes. Ces oppositions peuvent être parfois sanglantes en fonction de l'évolution démocratique, du niveau de culture démocratique. Ainsi, au lieu de débats d'idées, on assiste à des combats entre leaders politiques à travers le peuple. Non sans souligner que les masses dirigeantes se servent des masses populaires militantes dans la bataille du pouvoir qui émane du peuple. On voit clairement que la masse populaire détentrice du pouvoir en démocratie est parfois victime de la masse dirigeante dont les acteurs sont en guerre entre eux pour la bataille politique, pour l'accession au pouvoir. Celle-ci n'hésite pas à acheter des armes et à combattre son ou ses adversaires à travers leurs adhérents, militants et sympathisants dans le peuple. Agissant ainsi, ils livrent à la mort d'innocentes personnes pendant que les masses dirigeantes qui organisent la guerre contre le peuple se mettent à l'abri. C'est bien dommage , déplore-t-il. S'appropriant cet avis, la sociologue Touré-Diabaté Ténin met en exergue les procédures de construction de l'ennemi pour mieux apprécier le calvaire des sans grades, des anonymes tombés pendant la crise postélectorale.
La violence des rapports sociaux au c?ur de la société ivoirienne
Pour faire comprendre comment une grande partie de la population a pu se haïr jusqu'à prendre des armes pour tuer ou s'entretuer, cet enseignant-chercheur spécialisée dans la compréhension des conflits et la construction de la paix, note que les conflits sont le fruit d'une construction complexe. A l'en croire, deux éléments (politico-ethniques et religieux) sont importants pour comprendre les nombreuses victimes dans les masses populaires que dans la masse dirigeante. A savoir : la construction de l'image de l'autre en tant qu'ennemi dans l'imaginaire des groupes en conflit (crise identitaire et politique) et le développement de la peur de l'autre pouvant amener par l'utilisation de l'irrationnel jusqu'à la haine de l'autre. Cette double procédure, on le voit bien, constitue un système symbolique précis qui produit du sens : pour être capable de tuer, l'homme a besoin d'une raison ultime, d'un sens lui permettant de justifier son action. Cette justification est d'autant plus efficace lorsque celle-ci est sacralisée. La construction de l'image de l'autre en tant qu'ennemi trouve son aboutissement et sa réussite dans la destruction de l'ennemi. Cette tâche semble plus efficace lorsqu'un groupe se donne les moyens au nom de la démocratie pour combattre les autres groupes opposés. La violence au nom de l'embrigadement de certains groupes va alors entrer en jeu (comités d'autodéfense, milices, syndicats ou associations de jeunes...) . Avant de souligner que, face à une société qui recherchait le respect des droits humains, la démocratie, la justice sociale, l'Etat a utilisé des moyens de répression. A cela, est venu s'ajouter la rébellion armée qui a accru en 2002 la violence des rapports. Pour cet expert en négociation, médiation et résolution des conflits pour le compte de plusieurs organismes internationaux, la spirale de la violence était ainsi mise efficacement en ?uvre. La violence a pénétré les institutions, les rapports sociaux et les esprits d'une population qui n'avait nul droit à la négociation, aux consensus, à la tolérance, au respect des différences ni à la gestion pacifique des conflits. La violence était devenue l'institution sociale la plus importante : celle-ci englobait et déterminait l'ensemble des rapports sociaux. La violence a tellement pénétré les rapports sociaux que les repères éthiques des individus ont été totalement brouillés : sans conscience de la valeur de la vie, sans motivation pour le bien et sans peur du mal, n'importe quelle personne peut devenir meurtrière. Si, la puissance de la haine peut pousser à tuer l'autre, le mépris de la vie peut également amener à éliminer autrui. Le dédain absolu vis-à-vis de la vie de l'autre est devenu en Côte d'Ivoire beaucoup plus destructeur que la haine de l'autre : cette indifférence absolue à la dignité de chaque personne et à la valeur de la vie reste au plus profond de notre société.
Victimes de combats politiques par procuration pour déficit de culture démocratique
De son côté, Mme Nathalie Koné-Traoré, coordonnatrice-adjointe du Forum des organisations de la société civile ouest-africaine (Foscao) relève que lorsqu'il y a une crise, les fondamentaux de la société se brisent. Et cela laisse apparaitre la fragilité de la communauté et renforce les problèmes déjà existants. La Crise ivoirienne s'est construite autour d'une lutte féroce d'accession au pouvoir qui a radicalisé davantage les positions. Les medias, notamment la RTI (télé et radio) a pendant toute la phase post électorale diffusé des messages d'incitation à la haine qui ont fortement contribué aux violences et à la rupture intercommunautaire en Côte d'Ivoire. Une partie de la population a pris pour monnaie comptant tout ce qui s'y racontait et s'est engagé dans le conflit. Oubliant sa fragilité sociale et s'engageant dans ce combat par procuration. Le problème politique est devenu rapidement une crise ethnique et nous avons assisté à un début d'affrontement intercommunautaire avec son lot de malheurs, d'assassinats, de déplacements massifs des populations et de pauvreté accrue. Le drame, c'est que les pauvres et les anonymes ne comprennent toujours pas les manigances du jeu politique et de la propagande, apprécie-t-elle. Pour sa part, le Dr André Kamaté Bahouman, Enseignant-chercheur à l'Université d'Abidjan-Cocody relève la portée du déficit de culture démocratique des masses populaires. A l'en croire, la manipulation et l'intoxication des masses populaires qui les amènent à livrer des combats politiques par procuration, résultent d'un déficit de culture démocratique: L'un de nos constats est que des jeunes se sont attaqués à d'autres parce qu'ils ont été instrumentalisés et manipulés par des idéologies politiques. Ce faisant, ils ont livré des combats politiques par procuration. Cela n'a pu être empêché en raison d'un déficit de culture démocratique. De son côté, Alain Cocautrey, président de l'Ong Opu (Organisation des Peuples Unis) enfonce le clou. L'instrumentalisation, l'intoxication et la manipulation sont des dangers de la démocratie. En effet, dans une société démocratique, où le peuple est instruit et conscient de ses droits et devoirs, il n'y a pas de place pour ces ?' maladies ?', pour ces phénomènes. C'est justement parce que le peuple n'est pas suffisamment instruit et capable de développer un esprit critique suffisant, que certains penseurs ont pu dire que des peuples en Afrique ne sont pas encore mûrs pour la démocratie. Puis, d'ajouter qu'un tel peuple n'est pas vacciné contre ces ?'maladies'' dangereuses pour la démocratie et pour le peuple lui-même. Par ailleurs, la pratique abjecte de la démocratie qui consiste à animaliser ses adversaires politiques et à les ?'braiser'', n'honore pas les leaders qui véhiculent une telle idéologie. A partir du vrai, on rassemble et on endoctrine pour mener un combat violent pour la conquête ou la conservation du pouvoir. C'est dangereux pour la démocratie. Car, la violence comme moyen de conquête du pouvoir est un signe de manque de maturité démocratique. En démocratie, le leader cherche à convaincre par les idées et non à vaincre par la violence, conclut-il.
Impossibilité de se mettre à l'abri
Activiste des droits humains, Me Drissa Traoré indexe plutôt la difficulté pour les masses populaires de se mettre à l'abri. Mieux d'organiser leur protection : Les anonymes, les pauvres n'ont pas de moyens suffisants et conséquents pour assurer leur protection ou pour organiser leur défense. On l'a vu à Abobo, à Yopougon ou encore à Duékoué. Des victimes n'ayant nulle part où aller, ont été contraintes de rester sur place et attendre la mort. Ce qui contraste avec la masse dirigeante, qui, après avoir semé dans la masse populaire les graines de la division, de la haine et de l'affrontement organise sur sa défense avec des gardes rapprochées ou des voyages à l'extérieur. Quoique n'étant pas partie prenante du conflit, les masses populaires à majorité vulnérables parce qu'aux conditions sociales précaires, qui ne peuvent sortir du pays ou même de leurs quartiers et domiciles paient cash à la place des acteurs politiques. On l'a vu, les pauvres qui n'avaient pas de provisions au risque de leur vie, sont allés chercher des vivres pendant que les armes crépitaient. Et, il y a eu des victimes dans leur rang , regrette le président du Mouvement Ivoirien de défense des droits de l'Homme et de poursuivre. L'histoire nous enseigne que les anonymes protègent les personnalités politiques qui les manipulent. En outre, ces derniers ont les moyens de leurs protections et sont rarement sur le front de bataille. Ce qui n'est pas le cas pour la masse populaire à majorité pauvre et inculte. Cela sera toujours ainsi tant que la masse des ignorants n'aura pas diminuée. Il faut s'atteler à sortir au maximum les peuples africains de l'ignorance donc de la manipulation, ajoute de son côté Mme Yoli-Bi Marguerite, coordinatrice nationale de Wanep-Côte d'Ivoire.
Cibles privilégiées des calamités ou ?'Fitinan''
Ne pouvant donc pas fuir pour protéger leurs vies, les masses populaires à majorité pauvres et anonymes, deviennent donc les cibles privilégiées des calamités ou ?'Fitinan'' pour paraphraser l'Imam Mahamoud Sanogo. Selon ce guide spirituel de la communauté musulmane du Banco dans la commune d'Abobo, à l'instar des pauvres, victimes innocentes incapables de s'assurer de véritables moyens de défense et de protection, le dignitaire religieux est en première ligne, en ligne de mire parce que toute calamité ou ?'Fitinan'' se veut une épreuve du Seigneur. Qui est elle-même résulte de faits ayant suscité la colère de Dieu. Toute épreuve vient de Dieu et elle se veut un message du Seigneur à ses créatures. Quand un peuple choisit lui-même la voie de malédiction avec la haine entre ses créatures, de l'impudicité, de la violence, Dieu envoie des signes pour le rappeler à ses prescriptions, à ses préceptes. C'est au dignitaire religieux, en tant que conscience du peuple, d'alerter, d'interpeller et non d'entretenir et d'alimenter les dissensions pour leurs propres intérêts. S'ils échouent et que la colère de Dieu s'abat sur le peuple, Dieu les frappe. C'est pourquoi, nous dignitaires musulmans ne sommes pas à l'abri de tout ?'Fitinan'' (calamité). Nous sommes mêmes les premières cibles. C'est pourquoi, nous avons de tout temps donné de la voix dans nos sermons et prêches . Avant de rapporter que certains de ses pairs ont été accusés à tort de couardise. Pendant cette crise postélectorale, j'ai entendu des critiques souvent dures à l'encontre de certains dignitaires musulmans. Ils ont été accusés d'avoir abandonnés les fidèles pour se mettre à l'abri. Mais, les gens perdent de vue quand le ?'Fitinan'' éclate, le guide spirituel est l'une des premières cibles. C'est pourquoi, nous guides religieux musulmans avons toujours interpellé les pouvoirs publics sur la division, la haine, l'injustice qui faisaient peser sur notre pays les risques d'un ?'Fitinan'' ou une calamité. Mais, les hommes politiques ne nous écoutent pas quand nous les interpellons , a-t-il précisé. Cet avis, le Révérend-docteur Yayé Dion Robert le partage entièrement. Selon ce psychologue et criminologue de formation qui capitalise plus de trente ans de vie pastorale, les Hommes de Dieu (Imams, pasteurs et prêtres) sont établis par le Seigneur comme des bergers qui doivent veiller au bien-être de leurs brebis. Mais, quand ceux-ci perçoivent des signes d'un malaise social ou d'un drame national à venir et qu'ils tirent la sonnette d'alarme, ils sont cloués au pilori par les autorités politiques. Nous proclamons l'évangile qui libère les c?urs de la haine, de la violence et du mépris qui sont semés par les hommes politiques. Ceux-ci nous attaquent quand nous les interpellons sur des décisions qu'ils prennent. A preuve, quand moi, j'ai demandé au président Bédié en 1998 d'arrêter les tracasseries contre Alassane Ouattara, il m'a répondu en disant que les pasteurs restent dans leurs églises. Quand en 2000, je me suis opposé à la candidature du Gl Guéi qui est mon frère de l'Ouest, j'ai été pris à partie. Ce sont les hommes politiques qui alimentent les crises et ce sont les pauvres, les anonymes qui en paient un lourd tribut. Nous avons toujours dénoncé leurs attitudes de pyromanes mais nous ne sommes pas écoutés, déplore le dignitaire Baptiste. Mais si nos sources s'accordent à dire que les masses populaires (civils innocents, femmes et enfants, personnes âgées) ont payé un lourd tribut à la crise postélectorale. Ces victimes ont-elles eu un impact sur la sortie de crise ? Si ceux-là même qui ont entraîné le pays dans la belligérance armée, à savoir les acteurs politiques avaient été les premiers à tomber et à payer un aussi lourd tribut, la sortie de crise et la paix auraient-t-elles été plus rapides ?
Un effet boomerang redouté
C'est sûr que la mort d'une personnalité est plus médiatisée et peut contribuer à atténuer les ardeurs de ses partisans. Si la crise post électorale avait commencé avec la mort d'un des principaux protagonistes, c'est presque certain, que les affrontements auraient pris fin, pense Mme Yoli-Bi. Mais, cet avis ne fait pas l'unanimité. Bien au contraire, ces avis sont mitigés. Et deux tendances s'affrontent. Pour les premiers, les tueries orientées contre des cibles étrangères à la crise postélectorale ont facilité la prise de décisions pour accélérer le dénouement de la belligérance armée. Les victimes civiles ont pesé dans la prise de certaines décisions importantes dans le dénouement de la crise postélectorale. Les tirs d'armes lourdes à l'aveuglette à Abobo, à Williamsville ou encore à Port-Bouet 2 dans la commune de Yopougon qui ont fait de nombreuses victimes civiles innocentes ont permis par exemple le vote à l'unanimité d'une résolution importante du conseil de sécurité sur la destruction des armes. Si ces armes n'avaient pas été neutralisées par les forces impartiales, il est clair que la belligérance armée n'aurait pas connue une étape décisive dans son dénouement en une semaine de bataille à Abidjan et les victimes dans les populations civiles auraient certainement été plus importantes , souligne Me Traoré. Son collègue de la Lidho abonde dans le même sens : Les victimes civiles ont eu un impact sur la sortie de crise. L'une des preuves est que face à l'ampleur des dommages causés et des frustrations enregistrées par ces violations massives et graves des Droits de l'Homme, la Communauté Internationale, conformément à la Résolution 1975 du CS/ONU, a décidé de l'envoi d'une mission internationale d'enquête, dont fort opportunément fait partie Madame la Présidente de la Commission, Me Reine ALAPINI-GANSOU. De son côté, le nouveau Président de la République, le Dr Alassane Ouattara a promis, dans un discours à la Nation, tout faire pour que la lumière éclate sur toutes les violations des Droits de l'Homme en Côte d'Ivoire. Il a par ailleurs rassuré qu'il n'y aura pas de prime à l'impunité sous sa mandature. On peut le dire, les milliers de victimes innocentes ont eu un impact sur le processus de sortie de crise . Non sans émettre des réserves sur le sort qu'aurait connu ce processus si c'étaient les personnalités qui avaient été arrachées à la vie aux premières heures de la crise postélectorale. La sortie de la crise et la paix n'auraient certainement pas été rapides si les acteurs politiques avaient été les premiers à tomber pendant la belligérance armée. Ce n'est pas évident car ils ont des partisans farouches et ces pertes en vie humaines peuvent avoir donc un effet boomerang dont il faut absolument se méfier . Leader d'opinion, Me Franck Kouyaté abonde dans le même sens. A en croire cet analyste politique, si des personnalités d'envergure impliquées dans le contentieux postélectoral étaient tombées aux premières heures, la crise se serait accentuée. La sortie de crise aurait été compromise si c'étaient des acteurs politiques bien connus qui étaient tombés les premiers. Ce sont des leaders d'opinion qui brassent du monde derrière eux. S'ils étaient tombés, la crise se serait s'accentuée. Ils ne sont pas des surhommes mais ce sont des stabilisateurs de consciences au niveau politique. Ils n'apportent rien aux pauvres, aux anonymes. Mais, ceux-ci ne jurent que par eux. Ils se reconnaissent en eux et sont prêts à tous les sacrifices pour eux. On l'a bien vu, le président Gbagbo a été mis aux arrêts par les FRCI mais cela n'a pas amené les jeunes miliciens à laisser les armes immédiatement. On l'a vu en 2002, des personnalités de qualité sont tombées. Mais la crise ne s'est pas arrêtée pour autant , justifie-t-il. Comme on le voit, l'impact de la qualité des victimes du contentieux postélectoral qui s'est mué en belligérance armée, suscite débats et est tout aussi diversement apprécié. Les arguments se ?'bousculent''. Cependant, tous déplorent le fait que l'on en soit arrivé aux crépitements des armes, à la détonation des canons, en lieu et place de la guerre des idées, de la guerre de confrontations idéologiques avec arguments contre arguments. Provoquant ainsi ce qu'ils ont baptisé gâchis humanitaire et qui a emporté des milliers de vies innocentes. Victimes dont le pays de Félix-Houphouët Boigny, chantre de la paix, aurait pu se passer.
M Tié Traoré
Abidjan le 11 avril 2011 : après une semaine de résistance, l'ex-chef de l'Etat SEM Laurent Gbagbo est aux mains des Forces Républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI). Cette arrestation marque une étape décisive dans la fin de la belligérance armée inhérente à la crise postélectorale. Qui a démarré à partir du 28 novembre 2010. Cette parenthèse de feu, de sang et de larmes a provoqué un véritable désastre humanitaire avec plus de deux millions de réfugiés notamment au Libéria et au Ghana, 150.000 déplacés internes et environ de trois mille (3000) morts. A première vue, ces victimes sont à majorité écrasante des anonymes issus de la masse populaire. En efffet, ce n'est véritablement qu'à la fin de la belligérance armée que l'on annoncé les décès des personnalités telles que le ministre Désiré Tagro et Gohourou Babri Hilaire, porte-parole des Ex-FDS. Certes, la communauté musulmane ivoirienne a été aux premières heures, la cible pricipale des ex-FDS pro-Gbagbo appuyées de miliciens et mercenaires. Faisant officiellement dix sept (17) Imams tués et une trentaine de fidèles ayant trouvé la mort dans des mosquées au cours de certaines opérations. Mais, aucun guide de cette communauté connu de l'opinion nationale ou internationale n'est tombé. Des rumeurs récurrentes faisaient certes état de l'attaque du domicile du Cheikh Aboubacar Fofana, président du Cosim mais elles se sont révélées fausses. L'Imam Koudouss, président du CNI qui n'a pas quitté son domicile depuis le contentieux postélectoral, n'a pas non plus été attaqué. Idem pour l'Imam Bakary Chérif du front de la Oumat Islamique ou encore le Cheikh Moussa Fadiga, leader des musulmans sunnites. Ces dignitaires musulmans bien connus, à l'instar du président du Cosim hors du pays, sont tous actuellement à leurs domiciles. Au niveau de la communauté chrétienne, hormis l'attaque contre le père Norbert Abekan, l'on n'a eu à déplorer aucun décès d'un dignitaire religieux de premier plan. Mgr Kutwa, dignitaire des catholiques, les Révérends Yayé Dion, guide des Protestants évangéliques, Ediémou Blin Jacob, leader des Célestes, sont tous chez eux. Deux évêques ; celui de Yopougon et de Yamoussoukro qui avaient pris position, n'ont pas été touchés. Pourtant, ils sont nombreux, leurs fidèles qui sont tombés. Dans son dernier rapport sur les violences postélectorales, la Ligue Ivoirienne des droits humains (LIDHO) plante le décor : Notre pays, pendant cette crise a connu des atrocités inimaginables. Le Droit à la vie a été banalisé. A ce qui apparaît comme des tueries et assassinats classiques à l'arme à feu ou à l'arme blanche, se sont ajoutées les tueries à la roquette, aux obus et au bûcher ou à la torche (punition du collier ou articles 125 consistant à asperger des individus de liquide inflammable et à les brûler). A ce cynique et diabolique jeu, tout le monde était un candidat potentiel, pour peu qu'il se retrouve au moment endroit au mauvais moment surtout à Yopougon, Abobo ou encore à l'Ouest. Les femmes, les enfants, les handicapés, les ressortissants de la CEDEAO, les militants anonymes ou sympathisants avérés ou supposés de partis politiques proches de M. Alassane Ouattara ou des éléments des Forces de Défense et de Sécurité (les supplétifs compris) et militants soutenant M. Laurent Gbagbo ont constitué les cibles des tueurs des camps en belligérance. Aujourd'hui, à l'heure du bilan, nous sommes très amers parce que les victimes au 2/3 sont des innocents, des anonymes et des pauvres qui n'avaient rien à voir avec la crise postélectorale . Un tel constat amène à l'interrogation suivante : pourquoi est-ce les pauvres et les anonymes qui ont payé un lourd tribut à cette belligérance fruit d'une lutte de pouvoir ? Analyste politique, le ministre Alain Cocauthrey, estime qu'il faut à ce stade explorer le champ d'action du jeu politique d'essence démocratique.
Le peuple :
champ d'expression de
la lutte politique
De l'avis de cet expert en mine et pétrole, la démocratie qui tire ses origines dans le mot grec démocratia, est un système de gouvernement dans lequel le peuple choisit ses dirigeants à intervalles réguliers lors d'élections libres, transparentes et justes. Lesquelles élections se caractérisent par une participation de toutes les parties aspirant à l'exercice du pouvoir d'Etat qui appartient au peuple. A propos, relève-t-il : On comprend donc que pour vivre cette démocratie, le peuple soit au début et à la fin du processus. Il est donc l'objet de convoitises. Le peuple reçoit tous les aspirants au pouvoir de tous les camps ou courants politiques. Or, les réactions des aspirants au pouvoir à l'égard du peuple peuvent varier en fonction de l'accueil réservé, des faveurs obtenues ou en fonction de l'alternative proposée. On voit donc que le peuple est le lieu par excellence des combats d'idées politiques, des débats contradictoires parfois des oppositions ouvertes. Ces oppositions peuvent être parfois sanglantes en fonction de l'évolution démocratique, du niveau de culture démocratique. Ainsi, au lieu de débats d'idées, on assiste à des combats entre leaders politiques à travers le peuple. Non sans souligner que les masses dirigeantes se servent des masses populaires militantes dans la bataille du pouvoir qui émane du peuple. On voit clairement que la masse populaire détentrice du pouvoir en démocratie est parfois victime de la masse dirigeante dont les acteurs sont en guerre entre eux pour la bataille politique, pour l'accession au pouvoir. Celle-ci n'hésite pas à acheter des armes et à combattre son ou ses adversaires à travers leurs adhérents, militants et sympathisants dans le peuple. Agissant ainsi, ils livrent à la mort d'innocentes personnes pendant que les masses dirigeantes qui organisent la guerre contre le peuple se mettent à l'abri. C'est bien dommage , déplore-t-il. S'appropriant cet avis, la sociologue Touré-Diabaté Ténin met en exergue les procédures de construction de l'ennemi pour mieux apprécier le calvaire des sans grades, des anonymes tombés pendant la crise postélectorale.
La violence des rapports sociaux au c?ur de la société ivoirienne
Pour faire comprendre comment une grande partie de la population a pu se haïr jusqu'à prendre des armes pour tuer ou s'entretuer, cet enseignant-chercheur spécialisée dans la compréhension des conflits et la construction de la paix, note que les conflits sont le fruit d'une construction complexe. A l'en croire, deux éléments (politico-ethniques et religieux) sont importants pour comprendre les nombreuses victimes dans les masses populaires que dans la masse dirigeante. A savoir : la construction de l'image de l'autre en tant qu'ennemi dans l'imaginaire des groupes en conflit (crise identitaire et politique) et le développement de la peur de l'autre pouvant amener par l'utilisation de l'irrationnel jusqu'à la haine de l'autre. Cette double procédure, on le voit bien, constitue un système symbolique précis qui produit du sens : pour être capable de tuer, l'homme a besoin d'une raison ultime, d'un sens lui permettant de justifier son action. Cette justification est d'autant plus efficace lorsque celle-ci est sacralisée. La construction de l'image de l'autre en tant qu'ennemi trouve son aboutissement et sa réussite dans la destruction de l'ennemi. Cette tâche semble plus efficace lorsqu'un groupe se donne les moyens au nom de la démocratie pour combattre les autres groupes opposés. La violence au nom de l'embrigadement de certains groupes va alors entrer en jeu (comités d'autodéfense, milices, syndicats ou associations de jeunes...) . Avant de souligner que, face à une société qui recherchait le respect des droits humains, la démocratie, la justice sociale, l'Etat a utilisé des moyens de répression. A cela, est venu s'ajouter la rébellion armée qui a accru en 2002 la violence des rapports. Pour cet expert en négociation, médiation et résolution des conflits pour le compte de plusieurs organismes internationaux, la spirale de la violence était ainsi mise efficacement en ?uvre. La violence a pénétré les institutions, les rapports sociaux et les esprits d'une population qui n'avait nul droit à la négociation, aux consensus, à la tolérance, au respect des différences ni à la gestion pacifique des conflits. La violence était devenue l'institution sociale la plus importante : celle-ci englobait et déterminait l'ensemble des rapports sociaux. La violence a tellement pénétré les rapports sociaux que les repères éthiques des individus ont été totalement brouillés : sans conscience de la valeur de la vie, sans motivation pour le bien et sans peur du mal, n'importe quelle personne peut devenir meurtrière. Si, la puissance de la haine peut pousser à tuer l'autre, le mépris de la vie peut également amener à éliminer autrui. Le dédain absolu vis-à-vis de la vie de l'autre est devenu en Côte d'Ivoire beaucoup plus destructeur que la haine de l'autre : cette indifférence absolue à la dignité de chaque personne et à la valeur de la vie reste au plus profond de notre société.
Victimes de combats politiques par procuration pour déficit de culture démocratique
De son côté, Mme Nathalie Koné-Traoré, coordonnatrice-adjointe du Forum des organisations de la société civile ouest-africaine (Foscao) relève que lorsqu'il y a une crise, les fondamentaux de la société se brisent. Et cela laisse apparaitre la fragilité de la communauté et renforce les problèmes déjà existants. La Crise ivoirienne s'est construite autour d'une lutte féroce d'accession au pouvoir qui a radicalisé davantage les positions. Les medias, notamment la RTI (télé et radio) a pendant toute la phase post électorale diffusé des messages d'incitation à la haine qui ont fortement contribué aux violences et à la rupture intercommunautaire en Côte d'Ivoire. Une partie de la population a pris pour monnaie comptant tout ce qui s'y racontait et s'est engagé dans le conflit. Oubliant sa fragilité sociale et s'engageant dans ce combat par procuration. Le problème politique est devenu rapidement une crise ethnique et nous avons assisté à un début d'affrontement intercommunautaire avec son lot de malheurs, d'assassinats, de déplacements massifs des populations et de pauvreté accrue. Le drame, c'est que les pauvres et les anonymes ne comprennent toujours pas les manigances du jeu politique et de la propagande, apprécie-t-elle. Pour sa part, le Dr André Kamaté Bahouman, Enseignant-chercheur à l'Université d'Abidjan-Cocody relève la portée du déficit de culture démocratique des masses populaires. A l'en croire, la manipulation et l'intoxication des masses populaires qui les amènent à livrer des combats politiques par procuration, résultent d'un déficit de culture démocratique: L'un de nos constats est que des jeunes se sont attaqués à d'autres parce qu'ils ont été instrumentalisés et manipulés par des idéologies politiques. Ce faisant, ils ont livré des combats politiques par procuration. Cela n'a pu être empêché en raison d'un déficit de culture démocratique. De son côté, Alain Cocautrey, président de l'Ong Opu (Organisation des Peuples Unis) enfonce le clou. L'instrumentalisation, l'intoxication et la manipulation sont des dangers de la démocratie. En effet, dans une société démocratique, où le peuple est instruit et conscient de ses droits et devoirs, il n'y a pas de place pour ces ?' maladies ?', pour ces phénomènes. C'est justement parce que le peuple n'est pas suffisamment instruit et capable de développer un esprit critique suffisant, que certains penseurs ont pu dire que des peuples en Afrique ne sont pas encore mûrs pour la démocratie. Puis, d'ajouter qu'un tel peuple n'est pas vacciné contre ces ?'maladies'' dangereuses pour la démocratie et pour le peuple lui-même. Par ailleurs, la pratique abjecte de la démocratie qui consiste à animaliser ses adversaires politiques et à les ?'braiser'', n'honore pas les leaders qui véhiculent une telle idéologie. A partir du vrai, on rassemble et on endoctrine pour mener un combat violent pour la conquête ou la conservation du pouvoir. C'est dangereux pour la démocratie. Car, la violence comme moyen de conquête du pouvoir est un signe de manque de maturité démocratique. En démocratie, le leader cherche à convaincre par les idées et non à vaincre par la violence, conclut-il.
Impossibilité de se mettre à l'abri
Activiste des droits humains, Me Drissa Traoré indexe plutôt la difficulté pour les masses populaires de se mettre à l'abri. Mieux d'organiser leur protection : Les anonymes, les pauvres n'ont pas de moyens suffisants et conséquents pour assurer leur protection ou pour organiser leur défense. On l'a vu à Abobo, à Yopougon ou encore à Duékoué. Des victimes n'ayant nulle part où aller, ont été contraintes de rester sur place et attendre la mort. Ce qui contraste avec la masse dirigeante, qui, après avoir semé dans la masse populaire les graines de la division, de la haine et de l'affrontement organise sur sa défense avec des gardes rapprochées ou des voyages à l'extérieur. Quoique n'étant pas partie prenante du conflit, les masses populaires à majorité vulnérables parce qu'aux conditions sociales précaires, qui ne peuvent sortir du pays ou même de leurs quartiers et domiciles paient cash à la place des acteurs politiques. On l'a vu, les pauvres qui n'avaient pas de provisions au risque de leur vie, sont allés chercher des vivres pendant que les armes crépitaient. Et, il y a eu des victimes dans leur rang , regrette le président du Mouvement Ivoirien de défense des droits de l'Homme et de poursuivre. L'histoire nous enseigne que les anonymes protègent les personnalités politiques qui les manipulent. En outre, ces derniers ont les moyens de leurs protections et sont rarement sur le front de bataille. Ce qui n'est pas le cas pour la masse populaire à majorité pauvre et inculte. Cela sera toujours ainsi tant que la masse des ignorants n'aura pas diminuée. Il faut s'atteler à sortir au maximum les peuples africains de l'ignorance donc de la manipulation, ajoute de son côté Mme Yoli-Bi Marguerite, coordinatrice nationale de Wanep-Côte d'Ivoire.
Cibles privilégiées des calamités ou ?'Fitinan''
Ne pouvant donc pas fuir pour protéger leurs vies, les masses populaires à majorité pauvres et anonymes, deviennent donc les cibles privilégiées des calamités ou ?'Fitinan'' pour paraphraser l'Imam Mahamoud Sanogo. Selon ce guide spirituel de la communauté musulmane du Banco dans la commune d'Abobo, à l'instar des pauvres, victimes innocentes incapables de s'assurer de véritables moyens de défense et de protection, le dignitaire religieux est en première ligne, en ligne de mire parce que toute calamité ou ?'Fitinan'' se veut une épreuve du Seigneur. Qui est elle-même résulte de faits ayant suscité la colère de Dieu. Toute épreuve vient de Dieu et elle se veut un message du Seigneur à ses créatures. Quand un peuple choisit lui-même la voie de malédiction avec la haine entre ses créatures, de l'impudicité, de la violence, Dieu envoie des signes pour le rappeler à ses prescriptions, à ses préceptes. C'est au dignitaire religieux, en tant que conscience du peuple, d'alerter, d'interpeller et non d'entretenir et d'alimenter les dissensions pour leurs propres intérêts. S'ils échouent et que la colère de Dieu s'abat sur le peuple, Dieu les frappe. C'est pourquoi, nous dignitaires musulmans ne sommes pas à l'abri de tout ?'Fitinan'' (calamité). Nous sommes mêmes les premières cibles. C'est pourquoi, nous avons de tout temps donné de la voix dans nos sermons et prêches . Avant de rapporter que certains de ses pairs ont été accusés à tort de couardise. Pendant cette crise postélectorale, j'ai entendu des critiques souvent dures à l'encontre de certains dignitaires musulmans. Ils ont été accusés d'avoir abandonnés les fidèles pour se mettre à l'abri. Mais, les gens perdent de vue quand le ?'Fitinan'' éclate, le guide spirituel est l'une des premières cibles. C'est pourquoi, nous guides religieux musulmans avons toujours interpellé les pouvoirs publics sur la division, la haine, l'injustice qui faisaient peser sur notre pays les risques d'un ?'Fitinan'' ou une calamité. Mais, les hommes politiques ne nous écoutent pas quand nous les interpellons , a-t-il précisé. Cet avis, le Révérend-docteur Yayé Dion Robert le partage entièrement. Selon ce psychologue et criminologue de formation qui capitalise plus de trente ans de vie pastorale, les Hommes de Dieu (Imams, pasteurs et prêtres) sont établis par le Seigneur comme des bergers qui doivent veiller au bien-être de leurs brebis. Mais, quand ceux-ci perçoivent des signes d'un malaise social ou d'un drame national à venir et qu'ils tirent la sonnette d'alarme, ils sont cloués au pilori par les autorités politiques. Nous proclamons l'évangile qui libère les c?urs de la haine, de la violence et du mépris qui sont semés par les hommes politiques. Ceux-ci nous attaquent quand nous les interpellons sur des décisions qu'ils prennent. A preuve, quand moi, j'ai demandé au président Bédié en 1998 d'arrêter les tracasseries contre Alassane Ouattara, il m'a répondu en disant que les pasteurs restent dans leurs églises. Quand en 2000, je me suis opposé à la candidature du Gl Guéi qui est mon frère de l'Ouest, j'ai été pris à partie. Ce sont les hommes politiques qui alimentent les crises et ce sont les pauvres, les anonymes qui en paient un lourd tribut. Nous avons toujours dénoncé leurs attitudes de pyromanes mais nous ne sommes pas écoutés, déplore le dignitaire Baptiste. Mais si nos sources s'accordent à dire que les masses populaires (civils innocents, femmes et enfants, personnes âgées) ont payé un lourd tribut à la crise postélectorale. Ces victimes ont-elles eu un impact sur la sortie de crise ? Si ceux-là même qui ont entraîné le pays dans la belligérance armée, à savoir les acteurs politiques avaient été les premiers à tomber et à payer un aussi lourd tribut, la sortie de crise et la paix auraient-t-elles été plus rapides ?
Un effet boomerang redouté
C'est sûr que la mort d'une personnalité est plus médiatisée et peut contribuer à atténuer les ardeurs de ses partisans. Si la crise post électorale avait commencé avec la mort d'un des principaux protagonistes, c'est presque certain, que les affrontements auraient pris fin, pense Mme Yoli-Bi. Mais, cet avis ne fait pas l'unanimité. Bien au contraire, ces avis sont mitigés. Et deux tendances s'affrontent. Pour les premiers, les tueries orientées contre des cibles étrangères à la crise postélectorale ont facilité la prise de décisions pour accélérer le dénouement de la belligérance armée. Les victimes civiles ont pesé dans la prise de certaines décisions importantes dans le dénouement de la crise postélectorale. Les tirs d'armes lourdes à l'aveuglette à Abobo, à Williamsville ou encore à Port-Bouet 2 dans la commune de Yopougon qui ont fait de nombreuses victimes civiles innocentes ont permis par exemple le vote à l'unanimité d'une résolution importante du conseil de sécurité sur la destruction des armes. Si ces armes n'avaient pas été neutralisées par les forces impartiales, il est clair que la belligérance armée n'aurait pas connue une étape décisive dans son dénouement en une semaine de bataille à Abidjan et les victimes dans les populations civiles auraient certainement été plus importantes , souligne Me Traoré. Son collègue de la Lidho abonde dans le même sens : Les victimes civiles ont eu un impact sur la sortie de crise. L'une des preuves est que face à l'ampleur des dommages causés et des frustrations enregistrées par ces violations massives et graves des Droits de l'Homme, la Communauté Internationale, conformément à la Résolution 1975 du CS/ONU, a décidé de l'envoi d'une mission internationale d'enquête, dont fort opportunément fait partie Madame la Présidente de la Commission, Me Reine ALAPINI-GANSOU. De son côté, le nouveau Président de la République, le Dr Alassane Ouattara a promis, dans un discours à la Nation, tout faire pour que la lumière éclate sur toutes les violations des Droits de l'Homme en Côte d'Ivoire. Il a par ailleurs rassuré qu'il n'y aura pas de prime à l'impunité sous sa mandature. On peut le dire, les milliers de victimes innocentes ont eu un impact sur le processus de sortie de crise . Non sans émettre des réserves sur le sort qu'aurait connu ce processus si c'étaient les personnalités qui avaient été arrachées à la vie aux premières heures de la crise postélectorale. La sortie de la crise et la paix n'auraient certainement pas été rapides si les acteurs politiques avaient été les premiers à tomber pendant la belligérance armée. Ce n'est pas évident car ils ont des partisans farouches et ces pertes en vie humaines peuvent avoir donc un effet boomerang dont il faut absolument se méfier . Leader d'opinion, Me Franck Kouyaté abonde dans le même sens. A en croire cet analyste politique, si des personnalités d'envergure impliquées dans le contentieux postélectoral étaient tombées aux premières heures, la crise se serait accentuée. La sortie de crise aurait été compromise si c'étaient des acteurs politiques bien connus qui étaient tombés les premiers. Ce sont des leaders d'opinion qui brassent du monde derrière eux. S'ils étaient tombés, la crise se serait s'accentuée. Ils ne sont pas des surhommes mais ce sont des stabilisateurs de consciences au niveau politique. Ils n'apportent rien aux pauvres, aux anonymes. Mais, ceux-ci ne jurent que par eux. Ils se reconnaissent en eux et sont prêts à tous les sacrifices pour eux. On l'a bien vu, le président Gbagbo a été mis aux arrêts par les FRCI mais cela n'a pas amené les jeunes miliciens à laisser les armes immédiatement. On l'a vu en 2002, des personnalités de qualité sont tombées. Mais la crise ne s'est pas arrêtée pour autant , justifie-t-il. Comme on le voit, l'impact de la qualité des victimes du contentieux postélectoral qui s'est mué en belligérance armée, suscite débats et est tout aussi diversement apprécié. Les arguments se ?'bousculent''. Cependant, tous déplorent le fait que l'on en soit arrivé aux crépitements des armes, à la détonation des canons, en lieu et place de la guerre des idées, de la guerre de confrontations idéologiques avec arguments contre arguments. Provoquant ainsi ce qu'ils ont baptisé gâchis humanitaire et qui a emporté des milliers de vies innocentes. Victimes dont le pays de Félix-Houphouët Boigny, chantre de la paix, aurait pu se passer.
M Tié Traoré