Jean Louis Billion: Nous n'avons pas encore tous les ingrédients de la paix
Jean Louis Billon, Président de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Côte d'Ivoire est confiant quant à l'avenir du secteur privé. Dans l'entretien qu'il nous accordé, il livre ses sentiments sur des sujets brûlants de l'heure. Il s'agit notamment de l'environnement économique du pays, du rapport entre l'administration fiscale et le secteur privé, l'épineux phénomène des incendies à répétition, la facture normalisée et les APE (Accords de partenariat économique).
La Côte d'Ivoire amorce un pas important vers la sortie de crise. Est-ce qu'on peut dire qu'il y a une lueur d'espoir pour le secteur privé?
Oui, il y a une lueur d'espoir pour le secteur privé. Avec les Accords de Ouagadougou, nous avons beaucoup d'espoir. Il faudrait que cet espoir se concrétise, en fait réel, au niveau de la paix en Côte d'Ivoire. Cela fait maintenant sept (7) mois que nous espérons toujours. Mais sur le terrain, les choses ne bougent pas comme il se devait. Il faut quand même l'admettre. Mais, l'espoir est là. Parce que nous savons que le pays a un potentiel. Mais, il faut la paix réelle pour exprimer.
Pensez-vous que seule la paix suffit pour remettre véritablement cette économie sur les rails ?
Oui bien sûr. Mais, la paix n'est pas seulement dans les mots. Mais, elle est aussi dans les comportements. On a supprimé la zone de confiance. Mais, comme moi-même, je le dis, il y a des barrages partout, il y a des zones de confiance partout, les biens des uns et des autres récupérés ne sont toujours pas restitués. Il faudrait que tous les éléments qui constituent la crise ivoirienne disparaissent pour qu'on sente vraiment la paix dans le quotidien des Ivoiriens.
Pour rester dans le ton de la reprise des activités économiques, à quel niveau se situe aujourd'hui votre rapport avec l'administration?
Le véritable problème n'est pas au niveau de l'administration fiscale. Le véritable obstacle est au niveau de la sécurité, de la paix qui n'est pas encore concrète. Nous n'avons pas encore tous les ingrédients de la paix en notre possession. Et sans paix, il ne peut y avoir de développement et d'investissement intense. L'administration fiscale a, ces dernières années, fait des efforts. Il est normal qu'au niveau de la Chambre de Commerce, au niveau des différents syndicats patronaux qu'on demande plus d'efforts à l'administration fiscale. C'est un jeu qui est normal. Sinon, ce n'est pas la fiscalité qui pose problème en Côte d'Ivoire. C'est un ensemble de tracasseries administratives qui sont des conséquences aussi de la crise ivoirienne. Il faut le dire, les choses ne vont pas suffisamment vite dans le secteur privé.
En cinq ans de crise, la Côte d'Ivoire a certainement perdu beaucoup. Est-ce qu'on peut avoir une idée de ces pertes ?
En cinq (5) ans, voire en huit (8) ans de crise, il est difficile de chiffrer la perte pour l'économie ivoirienne. On ne peut que regretter les pertes des chiffres d'affaires, la perte d'image positive que nous avions. Notre image est devenue très négative et le nombre de perte d'emploi. C'est vraiment du temps perdu, des moyens, des emplois perdus qui ne sont pas rattrapables. Et pendant ce temps, la population augmente. Vous voyez-vous-même la dégradation des infrastructures, l'augmentation du coût de la vie, le déficit de la justice, la dégradation des centres de santé, l'éducation nationale qui manque. Donc, cela fait beaucoup. Je dirais que le quotidien des Ivoiriens est devenu beaucoup plus difficile. Pour ne pas dire moins bon qu'il méritait dans les années soixante (70). Donc, on est vraiment un pays qui a reculé. Tous ses indices de développement sont en recul. L'espérance de vie, indice de développement humain, le nombre de médecins, d'école par habitant,.. tout a reculé.
Pour rester dans ce sombre tableau, que pensez-vous du gouverneur par intérim de la BCEAO disait récemment que le poids de la Côte d'Ivoire ne représente plus 40% au niveau de cette banque. Quel commentaire faites-vous ?
Je dirais que les autres pays connaissent une croissance plus importante que la Côte d'Ivoire. Le Burkina Faso est à 6%. Bref, tous les pays connaissent une croissance plus importante par rapport à l'économie. Et, nous avons une très faible croissance. Je voudrais dire que notre croissance n'est pas réelle. Parce qu'il y a une inflation dans ces derniers temps au niveau de notre croissance. Et le peu de croissance que nous avons ne se traduit pas en développement, ne se traduit pas en une amélioration du bien-être des Ivoiriens. Donc, en vérité nous n'avons pas de croissance réelle.
Nous savons que la croissance économique d'un pays dépend en partie d'une bonne application de la fiscalité. Alors, qu'est-ce que Monsieur Jean Louis Billon pense de la refonte de l'IGR ?
Il y a un projet de loi des Finances en étude qui, selon les simulations faites amènerait une augmentation de l'IGR (Impôt général sur le revenu) pour les salaires de catégories supérieures. Ce n'est pas l'intention de l'administration fiscale d'augmenter les impôts selon le Directeur Général des Impôts. L'idée est d'apporter plus de justice dans le genre. Parce que vous savez que, c'est sur le bulletin de salaire des hommes que les parts sont prises dans les ménages et non pas sur les femmes. C'est pour corriger cette injustice là qu'il y a cette réforme de l'IGR. Le Directeur général des Impôts nous a fait comprendre que s'il devait y avoir une augmentation, qu'il allait réformer autrement de sorte qu'il n'y ait pas cette augmentation. Donc, cela va plutôt dans le bon sens et j'espère que cela sera fait comme il a dit.
Les salariés n'ont pas donc de souci à se faire ?
C'est vrai que beaucoup dans le secteur privé sont inquiets si une telle augmentation devrait intervenir. Parce qu'il n'est pas possible pour une entreprise d'augmenter l'IGR des salaires supérieurs sans pénaliser les salaires inférieurs. Si par augmentation de salaire, il devrait avoir une catégorie inférieure, elles seront annulées tout simplement parce que le niveau même des impôts sur les revenus va augmenter. C'est pour ça qu'il est bon de neutraliser toute augmentation en ce moment où le coût de la vie fait grincer les dents à beaucoup de personnes.
Vous voulez infirmer ou confirmer ici que l'économie ivoirienne peut encore reprendre sa croissance d'antan ?
En terme de potentiel, la Côte d'Ivoire est un pays remarquable de ce côté là. Il suffit qu'on ait un environnement favorable, avec une paix réelle et durable pour que tout de suite, ce potentiel s'exprime véritablement. Et fort des expériences que nous avons eues par rapport à la crise, je pense que l'économie ivoirienne et le secteur privé en sortiront plus forts. Parce qu'il a fait des restructurations, il a su résister et s'adapter. Et qu'il sera encore plus fort dans cet environnement favorable. Cela ne fait aucun doute pour moi. Nous attendons véritablement que les acteurs politiques nous redonnent l'environnement souhaité.
Revenons sur un phénomène essentiel qui prend de plus en plus d'ampleur en Côte d'Ivoire. Nous voulons parler des incendies à répétition. Qu'en pensez-vous, en tant que représentant du secteur privé ?
Le drame, c'est que des lieux de vie en commun comme les marchés qui sont victimes d'incendies, voire des incendies à répétition. Nous avons eu les marchés de Treichville, d'Adjamé, de Cocody, de Yamoussoukro, de Dimbokro, d'Agboville, d'Attécoubé. Cela fait beaucoup. Mais, jusque là, rien n'est fait pour éviter des incendies futurs dans les marchés. Ce n'est pas normal qu'on puisse aller sur un marché et constater que les bouches d'incendie ne fonctionnent pas.
A qui la faute aujourd'hui?
Il y a plusieurs responsabilités. Au niveau de la protection civile qui doit vérifier que les bouches d'incendie fonctionnent. Au niveau de certaines communes, il y a des constructions anarchiques. Au niveau même de l'organisation des marchés. Je pense que ce sont des situations trop graves pour qu'il n'y ait pas d'action de fait, pour éviter à l'avenir des incendies. Alors, les pauvres commerçants perdent tout. Sachant qu'ils ne sont pas au départ responsables de ces incendies. Le drame est qu'ils sont livrés à eux-mêmes après. Je pense qu'on gagnerait à reconstruire ces marchés aux normes modernes avec plus de prévention.
Vous voulez dire que les responsabilités sont partagées?
Oui les responsabilités sont partagées. Mais les responsabilités partagées ne signifient pas que le gouvernement ne doit pas mettre en place maintenant une politique préventive des incendies. Et faire en sorte que l'un des services de l'Etat prenne le programme en main. On attend toujours la mise en place de ce programme de prévention des incendies sur le marché. Mais
Et quel a été l'apport du secteur privé jusque là ?
Nous avons prévenu le gouvernement, il y a plusieurs mois de cela, en disant de prendre des dispositions pour éviter des incendies futurs, bien avant des incendies qui ont eu lieu. C'est quand même dommage que rien n'a pu être fait. Mais, un homme avertit en vaut deux.
La facture normalisée a été une des mesures fiscales qui a, en quelque sorte, fait couler beaucoup d'encre et de salive. Quel est aujourd'hui l'état de cette mesure?
Tous les opérateurs économiques formels et honnêtes appliquent la facture normalisée. Cela n'a jamais posé de problème pour ceux qui ne se soustraient pas à la TVA. La facture normalisée a posé des problèmes à ceux qui fraudaient. Une facture normalisée n'est aucune facture que tout commerçant est tenu de livrer. Si vous faites normalement votre commerce, la facture normalisée ne devrait pas vous poser de problème. Il y a eu beaucoup de communication sur cette mesure (facture). C'est une loi. Et quand une loi est en vigueur, on l'applique. Si demain la loi apporte une modification ou une justification, on se fierait à la loi. Aujourd'hui on demande d'appliquer la facture normalisée et nous appliquons la facture normalisée. Pour montrer que l'on paie véritablement la TVA.
Pour aborder le chapitre du commerce international, Monsieur le président, permettez qu'on parle des APE (Accords de partenariat économique). Est-ce que les industriels ivoiriens ont les rudiments nécessaires pour être au rendez-vous du 1er janvier 2008?
Oui. Maintenant au niveau politique, il faudrait voir le gouvernement. Parce ce que c'est lui qui signe les accords. Je pense que la Côte d'Ivoire n'a pas de problème avec les accords de partenariat économiques. Nous sommes au sein de la CEDEAO, il faut qu'on signe en bloc. La Côte d'Ivoire gagnerait à entrer dans les accords de partenariat économique.
Pourquoi ?
parce qu'il y a un avantage compétitif à refaire. Il y a un régime de préférence quand on rentre dans l'accord. Si on ne rentre pas dans l'accord, il faut savoir que les exportations de nos produits vers l'Union européenne, à savoir dans le cacao, dans la pêche, dans les produits tropicaux seront plus chers. Donc, ce sera pénalisant pour nous et même on risque de condamner certaines industries. Le bon sens nous appelle à signer. On ne peut éviter la compétition mondiale. Ce n'est pas parce qu'on va se cacher derrière une non signature qu'on va être protégé. Le monde va vers plus d'échange, plus de compétition et il faudrait qu'on s'inscrive intégralement dans cette compétition là. L'Union européenne nous donne plus de possibilité de devenir encore plus compétitif à partir du moment où on rentre dans un accord. Pourquoi ? Parce qu'on va à un regime préférentiel quand on signe cet accord de l'Union européenne. C'est pour nous un avantage à ne pas rater.
Vous voulez dire qu'il y a plus à gagner que de refuser de signer les APE. Mais ne craignez-vous pas les grosses firmes qui constituent une réelle menace pour certains secteurs très fragiles?
Je pense qu'il y a plus de risque à disparaître si on ne rentre pas dans les accords de partenariat économiques que si on rentre dans l'accord. On a une meilleure protection en rentrant dans l'accord qu'en ne rentrant pas. Ceux qui pensent être protégés parce qu'ils ne rentrent pas, c'est un leurre. Vous savez aussi bien que moi, que des importations rentrent de façon frauduleuse dans le pays venant des pays plus compétitif que nous. Ce n'est pas en se repliant sur nous-mêmes que nous allons être plus compétitif. On n'est pas compétitif aujourd'hui. L'idée, c'est de devenir plus compétitif. Donc, entrons dans l'accord. Il y a des mesures transitoires dans l'accord qui nous permettent sur 13, 15, 20 ans de nous mettre à niveau. Je pense qu'il y a suffisamment de mesures, de garde four, de protection qu'on doit bénéficier sans inquiétude.
Est-ce que le secteur privé est bien informé de ces avantages ?
Moi-même, je suis opérateur économique. Bien sûr, je suis industriel. J'ai tout intérêt à le faire. Il n'y a aucune inquiétude à se faire. D'autres qui seront pénalisés s'ils ne rentrent pas dans les accords. Il n'y a aucune protection et aucun avantage à ne pas signer l'accord. En signant l'accord, on sait les avantages que nous avons. Mais, en ne le signant pas, on en connaît que les inconvénients. Alors je ne sais pas pourquoi, il y a des gens qui pleurent.
Mais, que dites-vous des pertes par exemple, au niveau de l'administration douanière ?
Oui, mais cela ne regarde pas les entreprises.
C'est l'Etat ?
Non cela ne regarde pas les entreprises. Au niveau de la douane, il y a l'OMC (Organisation mondiale du Commerce) de toutes les façons, nous allons vers une réduction des droits de douane. Et la Côte d'Ivoire a déjà signé les accords de l'OMC. Donc, progressivement, nous allons arriver vers les droits de douane moins élevés. Je vais vous dire qu'il n'est pas possible d'avoir des barrières douanières et des barrières non tarifaires élevées dans un monde où partout elle est entrain de baisser. Exactement comme on ne peut pas aller contre l'autoroute de l'information avec l'Internet, c'est exactement la même chose au niveau de l'industrie et les droits de douanes. Nous devons amener à réduire les droits de douane et favoriser le bien-être des ivoiriens. Ça fait plus de peine de voir que les africains payent des produits dix fois plus chers que dans d'autres pays pour le même produit. Je pense que pour les consommateurs que vous-êtes, c'est beaucoup plus intéressant de signer tous ces accords et d'aller vers une réduction considérable des barrières douanières.
Vous voulez dire qu'il y a plus à gagner en signant cet accord ?
Il y a plus à gagner et de toutes les façons, on ne peut pas rester recroquevillé sur nous-même. Nous devons être confrontés aux standards mondiaux dans l'industrie, dans le commerce, dans les services, dans l'agriculture pour soi-mêmes, intensifier notre industrie, notre compétitivité au risque de disparaître. Si on ne le fait pas, on disparaîtra.
Vous voulez dire que le secteur privé ivoirien est prêt à affronter cette concurrence mondiale ?
Il doit être prêt, il doit se préparer. Nous n'avons pas d'autre choix.
Avant d'aborder la dernière question, est-ce que Monsieur Jean Louis Billon peut dire un mot sur les faux billets? Car, c'est quand même l'image de la Côte d'Ivoire.
Les personnes qui produisent les faux billets, il y en a tout le temps. Il y en a eu toujours. Je pense qu'il faut laisser la justice jouer son rôle que les condamnations tombent. Parce que ça perturbe énormément l'économie. Et pour l'image de la Côte d'Ivoire, on a pas besoin de ça.
Un dernier mot sur la candidature de la Côte d'Ivoire au poste du gouverneur de la BCEAO ?
On espère que la Côte d'Ivoire conservera le gouvernorat de la banque centrale. Maintenant, je n'en sais pas grand-chose. Il n'y a pas pour l'instant d'actualité dans ce sens. On s'attend à ce que ce soit la Côte d'Ivoire. Et on souhaite que ça soit la Côte d'Ivoire.
Interview réalisée par Honoré Kouassi
Coll : Cissé Soulemane
La Côte d'Ivoire amorce un pas important vers la sortie de crise. Est-ce qu'on peut dire qu'il y a une lueur d'espoir pour le secteur privé?
Oui, il y a une lueur d'espoir pour le secteur privé. Avec les Accords de Ouagadougou, nous avons beaucoup d'espoir. Il faudrait que cet espoir se concrétise, en fait réel, au niveau de la paix en Côte d'Ivoire. Cela fait maintenant sept (7) mois que nous espérons toujours. Mais sur le terrain, les choses ne bougent pas comme il se devait. Il faut quand même l'admettre. Mais, l'espoir est là. Parce que nous savons que le pays a un potentiel. Mais, il faut la paix réelle pour exprimer.
Pensez-vous que seule la paix suffit pour remettre véritablement cette économie sur les rails ?
Oui bien sûr. Mais, la paix n'est pas seulement dans les mots. Mais, elle est aussi dans les comportements. On a supprimé la zone de confiance. Mais, comme moi-même, je le dis, il y a des barrages partout, il y a des zones de confiance partout, les biens des uns et des autres récupérés ne sont toujours pas restitués. Il faudrait que tous les éléments qui constituent la crise ivoirienne disparaissent pour qu'on sente vraiment la paix dans le quotidien des Ivoiriens.
Pour rester dans le ton de la reprise des activités économiques, à quel niveau se situe aujourd'hui votre rapport avec l'administration?
Le véritable problème n'est pas au niveau de l'administration fiscale. Le véritable obstacle est au niveau de la sécurité, de la paix qui n'est pas encore concrète. Nous n'avons pas encore tous les ingrédients de la paix en notre possession. Et sans paix, il ne peut y avoir de développement et d'investissement intense. L'administration fiscale a, ces dernières années, fait des efforts. Il est normal qu'au niveau de la Chambre de Commerce, au niveau des différents syndicats patronaux qu'on demande plus d'efforts à l'administration fiscale. C'est un jeu qui est normal. Sinon, ce n'est pas la fiscalité qui pose problème en Côte d'Ivoire. C'est un ensemble de tracasseries administratives qui sont des conséquences aussi de la crise ivoirienne. Il faut le dire, les choses ne vont pas suffisamment vite dans le secteur privé.
En cinq ans de crise, la Côte d'Ivoire a certainement perdu beaucoup. Est-ce qu'on peut avoir une idée de ces pertes ?
En cinq (5) ans, voire en huit (8) ans de crise, il est difficile de chiffrer la perte pour l'économie ivoirienne. On ne peut que regretter les pertes des chiffres d'affaires, la perte d'image positive que nous avions. Notre image est devenue très négative et le nombre de perte d'emploi. C'est vraiment du temps perdu, des moyens, des emplois perdus qui ne sont pas rattrapables. Et pendant ce temps, la population augmente. Vous voyez-vous-même la dégradation des infrastructures, l'augmentation du coût de la vie, le déficit de la justice, la dégradation des centres de santé, l'éducation nationale qui manque. Donc, cela fait beaucoup. Je dirais que le quotidien des Ivoiriens est devenu beaucoup plus difficile. Pour ne pas dire moins bon qu'il méritait dans les années soixante (70). Donc, on est vraiment un pays qui a reculé. Tous ses indices de développement sont en recul. L'espérance de vie, indice de développement humain, le nombre de médecins, d'école par habitant,.. tout a reculé.
Pour rester dans ce sombre tableau, que pensez-vous du gouverneur par intérim de la BCEAO disait récemment que le poids de la Côte d'Ivoire ne représente plus 40% au niveau de cette banque. Quel commentaire faites-vous ?
Je dirais que les autres pays connaissent une croissance plus importante que la Côte d'Ivoire. Le Burkina Faso est à 6%. Bref, tous les pays connaissent une croissance plus importante par rapport à l'économie. Et, nous avons une très faible croissance. Je voudrais dire que notre croissance n'est pas réelle. Parce qu'il y a une inflation dans ces derniers temps au niveau de notre croissance. Et le peu de croissance que nous avons ne se traduit pas en développement, ne se traduit pas en une amélioration du bien-être des Ivoiriens. Donc, en vérité nous n'avons pas de croissance réelle.
Nous savons que la croissance économique d'un pays dépend en partie d'une bonne application de la fiscalité. Alors, qu'est-ce que Monsieur Jean Louis Billon pense de la refonte de l'IGR ?
Il y a un projet de loi des Finances en étude qui, selon les simulations faites amènerait une augmentation de l'IGR (Impôt général sur le revenu) pour les salaires de catégories supérieures. Ce n'est pas l'intention de l'administration fiscale d'augmenter les impôts selon le Directeur Général des Impôts. L'idée est d'apporter plus de justice dans le genre. Parce que vous savez que, c'est sur le bulletin de salaire des hommes que les parts sont prises dans les ménages et non pas sur les femmes. C'est pour corriger cette injustice là qu'il y a cette réforme de l'IGR. Le Directeur général des Impôts nous a fait comprendre que s'il devait y avoir une augmentation, qu'il allait réformer autrement de sorte qu'il n'y ait pas cette augmentation. Donc, cela va plutôt dans le bon sens et j'espère que cela sera fait comme il a dit.
Les salariés n'ont pas donc de souci à se faire ?
C'est vrai que beaucoup dans le secteur privé sont inquiets si une telle augmentation devrait intervenir. Parce qu'il n'est pas possible pour une entreprise d'augmenter l'IGR des salaires supérieurs sans pénaliser les salaires inférieurs. Si par augmentation de salaire, il devrait avoir une catégorie inférieure, elles seront annulées tout simplement parce que le niveau même des impôts sur les revenus va augmenter. C'est pour ça qu'il est bon de neutraliser toute augmentation en ce moment où le coût de la vie fait grincer les dents à beaucoup de personnes.
Vous voulez infirmer ou confirmer ici que l'économie ivoirienne peut encore reprendre sa croissance d'antan ?
En terme de potentiel, la Côte d'Ivoire est un pays remarquable de ce côté là. Il suffit qu'on ait un environnement favorable, avec une paix réelle et durable pour que tout de suite, ce potentiel s'exprime véritablement. Et fort des expériences que nous avons eues par rapport à la crise, je pense que l'économie ivoirienne et le secteur privé en sortiront plus forts. Parce qu'il a fait des restructurations, il a su résister et s'adapter. Et qu'il sera encore plus fort dans cet environnement favorable. Cela ne fait aucun doute pour moi. Nous attendons véritablement que les acteurs politiques nous redonnent l'environnement souhaité.
Revenons sur un phénomène essentiel qui prend de plus en plus d'ampleur en Côte d'Ivoire. Nous voulons parler des incendies à répétition. Qu'en pensez-vous, en tant que représentant du secteur privé ?
Le drame, c'est que des lieux de vie en commun comme les marchés qui sont victimes d'incendies, voire des incendies à répétition. Nous avons eu les marchés de Treichville, d'Adjamé, de Cocody, de Yamoussoukro, de Dimbokro, d'Agboville, d'Attécoubé. Cela fait beaucoup. Mais, jusque là, rien n'est fait pour éviter des incendies futurs dans les marchés. Ce n'est pas normal qu'on puisse aller sur un marché et constater que les bouches d'incendie ne fonctionnent pas.
A qui la faute aujourd'hui?
Il y a plusieurs responsabilités. Au niveau de la protection civile qui doit vérifier que les bouches d'incendie fonctionnent. Au niveau de certaines communes, il y a des constructions anarchiques. Au niveau même de l'organisation des marchés. Je pense que ce sont des situations trop graves pour qu'il n'y ait pas d'action de fait, pour éviter à l'avenir des incendies. Alors, les pauvres commerçants perdent tout. Sachant qu'ils ne sont pas au départ responsables de ces incendies. Le drame est qu'ils sont livrés à eux-mêmes après. Je pense qu'on gagnerait à reconstruire ces marchés aux normes modernes avec plus de prévention.
Vous voulez dire que les responsabilités sont partagées?
Oui les responsabilités sont partagées. Mais les responsabilités partagées ne signifient pas que le gouvernement ne doit pas mettre en place maintenant une politique préventive des incendies. Et faire en sorte que l'un des services de l'Etat prenne le programme en main. On attend toujours la mise en place de ce programme de prévention des incendies sur le marché. Mais
Et quel a été l'apport du secteur privé jusque là ?
Nous avons prévenu le gouvernement, il y a plusieurs mois de cela, en disant de prendre des dispositions pour éviter des incendies futurs, bien avant des incendies qui ont eu lieu. C'est quand même dommage que rien n'a pu être fait. Mais, un homme avertit en vaut deux.
La facture normalisée a été une des mesures fiscales qui a, en quelque sorte, fait couler beaucoup d'encre et de salive. Quel est aujourd'hui l'état de cette mesure?
Tous les opérateurs économiques formels et honnêtes appliquent la facture normalisée. Cela n'a jamais posé de problème pour ceux qui ne se soustraient pas à la TVA. La facture normalisée a posé des problèmes à ceux qui fraudaient. Une facture normalisée n'est aucune facture que tout commerçant est tenu de livrer. Si vous faites normalement votre commerce, la facture normalisée ne devrait pas vous poser de problème. Il y a eu beaucoup de communication sur cette mesure (facture). C'est une loi. Et quand une loi est en vigueur, on l'applique. Si demain la loi apporte une modification ou une justification, on se fierait à la loi. Aujourd'hui on demande d'appliquer la facture normalisée et nous appliquons la facture normalisée. Pour montrer que l'on paie véritablement la TVA.
Pour aborder le chapitre du commerce international, Monsieur le président, permettez qu'on parle des APE (Accords de partenariat économique). Est-ce que les industriels ivoiriens ont les rudiments nécessaires pour être au rendez-vous du 1er janvier 2008?
Oui. Maintenant au niveau politique, il faudrait voir le gouvernement. Parce ce que c'est lui qui signe les accords. Je pense que la Côte d'Ivoire n'a pas de problème avec les accords de partenariat économiques. Nous sommes au sein de la CEDEAO, il faut qu'on signe en bloc. La Côte d'Ivoire gagnerait à entrer dans les accords de partenariat économique.
Pourquoi ?
parce qu'il y a un avantage compétitif à refaire. Il y a un régime de préférence quand on rentre dans l'accord. Si on ne rentre pas dans l'accord, il faut savoir que les exportations de nos produits vers l'Union européenne, à savoir dans le cacao, dans la pêche, dans les produits tropicaux seront plus chers. Donc, ce sera pénalisant pour nous et même on risque de condamner certaines industries. Le bon sens nous appelle à signer. On ne peut éviter la compétition mondiale. Ce n'est pas parce qu'on va se cacher derrière une non signature qu'on va être protégé. Le monde va vers plus d'échange, plus de compétition et il faudrait qu'on s'inscrive intégralement dans cette compétition là. L'Union européenne nous donne plus de possibilité de devenir encore plus compétitif à partir du moment où on rentre dans un accord. Pourquoi ? Parce qu'on va à un regime préférentiel quand on signe cet accord de l'Union européenne. C'est pour nous un avantage à ne pas rater.
Vous voulez dire qu'il y a plus à gagner que de refuser de signer les APE. Mais ne craignez-vous pas les grosses firmes qui constituent une réelle menace pour certains secteurs très fragiles?
Je pense qu'il y a plus de risque à disparaître si on ne rentre pas dans les accords de partenariat économiques que si on rentre dans l'accord. On a une meilleure protection en rentrant dans l'accord qu'en ne rentrant pas. Ceux qui pensent être protégés parce qu'ils ne rentrent pas, c'est un leurre. Vous savez aussi bien que moi, que des importations rentrent de façon frauduleuse dans le pays venant des pays plus compétitif que nous. Ce n'est pas en se repliant sur nous-mêmes que nous allons être plus compétitif. On n'est pas compétitif aujourd'hui. L'idée, c'est de devenir plus compétitif. Donc, entrons dans l'accord. Il y a des mesures transitoires dans l'accord qui nous permettent sur 13, 15, 20 ans de nous mettre à niveau. Je pense qu'il y a suffisamment de mesures, de garde four, de protection qu'on doit bénéficier sans inquiétude.
Est-ce que le secteur privé est bien informé de ces avantages ?
Moi-même, je suis opérateur économique. Bien sûr, je suis industriel. J'ai tout intérêt à le faire. Il n'y a aucune inquiétude à se faire. D'autres qui seront pénalisés s'ils ne rentrent pas dans les accords. Il n'y a aucune protection et aucun avantage à ne pas signer l'accord. En signant l'accord, on sait les avantages que nous avons. Mais, en ne le signant pas, on en connaît que les inconvénients. Alors je ne sais pas pourquoi, il y a des gens qui pleurent.
Mais, que dites-vous des pertes par exemple, au niveau de l'administration douanière ?
Oui, mais cela ne regarde pas les entreprises.
C'est l'Etat ?
Non cela ne regarde pas les entreprises. Au niveau de la douane, il y a l'OMC (Organisation mondiale du Commerce) de toutes les façons, nous allons vers une réduction des droits de douane. Et la Côte d'Ivoire a déjà signé les accords de l'OMC. Donc, progressivement, nous allons arriver vers les droits de douane moins élevés. Je vais vous dire qu'il n'est pas possible d'avoir des barrières douanières et des barrières non tarifaires élevées dans un monde où partout elle est entrain de baisser. Exactement comme on ne peut pas aller contre l'autoroute de l'information avec l'Internet, c'est exactement la même chose au niveau de l'industrie et les droits de douanes. Nous devons amener à réduire les droits de douane et favoriser le bien-être des ivoiriens. Ça fait plus de peine de voir que les africains payent des produits dix fois plus chers que dans d'autres pays pour le même produit. Je pense que pour les consommateurs que vous-êtes, c'est beaucoup plus intéressant de signer tous ces accords et d'aller vers une réduction considérable des barrières douanières.
Vous voulez dire qu'il y a plus à gagner en signant cet accord ?
Il y a plus à gagner et de toutes les façons, on ne peut pas rester recroquevillé sur nous-même. Nous devons être confrontés aux standards mondiaux dans l'industrie, dans le commerce, dans les services, dans l'agriculture pour soi-mêmes, intensifier notre industrie, notre compétitivité au risque de disparaître. Si on ne le fait pas, on disparaîtra.
Vous voulez dire que le secteur privé ivoirien est prêt à affronter cette concurrence mondiale ?
Il doit être prêt, il doit se préparer. Nous n'avons pas d'autre choix.
Avant d'aborder la dernière question, est-ce que Monsieur Jean Louis Billon peut dire un mot sur les faux billets? Car, c'est quand même l'image de la Côte d'Ivoire.
Les personnes qui produisent les faux billets, il y en a tout le temps. Il y en a eu toujours. Je pense qu'il faut laisser la justice jouer son rôle que les condamnations tombent. Parce que ça perturbe énormément l'économie. Et pour l'image de la Côte d'Ivoire, on a pas besoin de ça.
Un dernier mot sur la candidature de la Côte d'Ivoire au poste du gouverneur de la BCEAO ?
On espère que la Côte d'Ivoire conservera le gouvernorat de la banque centrale. Maintenant, je n'en sais pas grand-chose. Il n'y a pas pour l'instant d'actualité dans ce sens. On s'attend à ce que ce soit la Côte d'Ivoire. Et on souhaite que ça soit la Côte d'Ivoire.
Interview réalisée par Honoré Kouassi
Coll : Cissé Soulemane