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Hommage : Bal poussière pour Henri Duparc

18 avril 2006 : Il y a un an, s'éteignait, à Paris, le cinéaste Henri Duparc. Au pays profond des entrailles de ma terre, au dernier jour des funérailles, jour de l'ultime séparation, après le recueillement et les rites funéraires du matin, après l'inhumation et le repas en commun du midi, le village, en entier, s'exprime tout l'après-midi, sous la canicule. Le village s'exprime ? Oui! Le village chante et danse. Hommes et femmes, vieillards et enfants, valides ou invalides, tous chantent et dansent. C'est alors que la musique, reine des arts, triomphe plus que jamais. La poussière aussi, dans une symphonie improvisée, volatile, mais non moins saisissante et spirituelle. Voici donc mon bal poussière pour Henri Duparc. C'est une danse du profond pays de mes entrailles qui célèbre le défunt et accompagne son âme vers une paisible éternité. C'est la danse réparatrice du deuil, la danse, communion suprême entre tous les hommes, visibles et invisibles, corps et esprits. C'est ma danse verbale au rythme croisé d'hier et d'aujourd'hui. C'est mon ballet oratoire aux couleurs de nos gémissements et de nos espérances. La disparition d'Henri Duparc, ce jour cruel d'avril 2006, est venue nous rappeler
- à sa famille, aux artistes, à ses amis, aux cinéphiles d'ici et d'ailleurs - le mot cru et brutal de Céline : "La vérité de ce monde, c'est la mort !". La mort, particulière et universelle, singulière et plurielle, mais la mort, toujours douloureuse et sacrée, que notre humanité - notre humanité ? - Pourtant n'a jamais autant banalisée et profanée. Cette disparition fut d'autant plus ressentie par le milieu des arts et par les cinéphiles qu'il n'est pas exagéré de dire que Henri Duparc avait fini par incarner, sans tambour ni trompette, sans le moindre cabotinage, le cinéma ivoirien des trente dernières années. Depuis " Mouna ", son tout premier film en 1969, Duparc n'a pas cessé de produire à un rythme soutenu et rare en Afrique. Le cinéma, on peut le dire, aujourd'hui, avec le recul du temps, avec la rétrospective à laquelle sa mort nous contraint, fut l'engagement de sa vie, sa passion. Je n'ai pas connu Henri Duparc sur le terrain de la profession. Il est pourtant mon voisin puisque le théâtre est ma profession. Et, l'on sait qu'il n'y a pas de cinéma sans acteurs. Et l'acteur est toujours du théâtre avant d'être du cinéma, du moins dans la tradition du xxè siècle. Par ailleurs, jamais comme aujourd'hui, le cinéma n'a contribué à la promotion de l'acteur et à sa valorisation. Nous sommes donc voisins et complémentaires. Ayant fait beaucoup de théâtre, de radio et de télévision, au début des années soixante-dix, j'aurais pu travailler avec le réalisateur Duparc dont les bureaux de la SIC (Société Ivoirienne de Cinéma) jouxtaient les studios de la télévision ivoirienne. Hélas! Cela ne s'est pas fait, comme ce fut le cas avec d'autres réalisateurs de l'époque. Je pense, par exemple, à Marie-Thérèse Peuchot et Claude Haase pour la télévision. C'est, finalement, beaucoup plus tard dans les années quatre-vingt que je ferai la connaissance concrète d'Henri Duparc aux hasards simples et ordinaires de la vie. Mais, auparavant, l'homme ne m'était pas totalement étranger. Je découvre, en effet, Henri Duparc, pour la première fois, sur les écrans de Désiré Ecaré. C'était à Abidjan, en 1970. Le cinéma ivoirien est en train de naître sous les yeux émerveillés de notre jeunesse. Ses premiers pas ? " Concerto pour un exil" de Ecaré en 1967, "La femme au couteau" de Timité Bassori en 1968, "Mouna ou le rêve d'un artiste" de Duparc en 1969. Mais, ce 20 juin 1970, c'est Ecaré qui est à l'honneur, dans une soirée très officielle, au cinéma tout neuf de l'avenue Chardy, le Paris.
Au menu de ce gala : " Concerto pour un exil ", mais aussi- titre prémonitoire ?- Le tout dernier film de Ecaré "A nous deux France". Memphis Slim qui a fait la musique originale de ce dernier film est là en personne, colossal, au piano, sur la scène du Paris, pour agrémenter cette fête mémorable du cinéma ivoirien naissant. Duparc est dans la distribution de Ecaré pour "concerto pour un exil ". C'est un tout petit rôle, une frêle silhouette dans les rues de Paris, un noir de plus dans l'amertume de l'exil. Et, c'est ainsi que je vois Henri Duparc pour la première fois. C'est dans la fiction d'un film. Etait-il dans la salle ce jour-là ? Je ne crois pas. Quelques années plus tard, en 1977, alors que je vis moi-même à Paris pour mes études, ma soeur, Mariam Viviane Touré, me dit sa joie d'être dans le casting de "L'herbe sauvage". Elle joue le rôle d'Aya Kouadio, la maîtresse de monsieur Kacou. Elle est en tête d'affiche avec Clémentine Tikida et Donaldo Fofana dans ce troisième film de Duparc. Et, je n'ai toujours pas le plaisir de connaître Henri Duparc, le jeune cinéaste qui monte. Finalement, lorsqu'on me le présente, dans les années quatre-vingt à Abidjan, c'est comme si je le connaissais déjà. La conversation s'établit assez facilement. Les voisins finissent toujours par se rencontrer un jour. Sans appartenir au premier cercle de ses amis, nous aimions bien nous retrouver quelquefois pour parler de tout et de rien. J'aimais l'homme qui a tant contribué à l'éclosion du cinéma ivoirien et à l'émergence de nouveaux talents d'acteur. Il m'avait fait l'honneur de me confier, il y a cinq ans environ, un projet de roman pour avis et critique. Peut-être, ce roman paraîtra-t-il un jour ?
C'est un jeune homme de vingt-cinq ans qui débarque à Abidjan, un jour d'octobre 1967, pour servir dans un organisme d'Etat, la Société Ivoirienne de Cinéma (SIC), en qualité de réalisateur. Il vient à peine d'achever ses études au fameux Institut des Hautes Etudes Cinématogra-phiques (IDHEC) de Paris où, par ailleurs, il a fait la connaissance de Désiré Ecaré, et d'où sort également Timité Bassori, l'aîné des trois. L'homme, si jeune, qui vient en Côte d'Ivoire pour la première fois, est déjà un exilé de son pays natal, la Guinée, ce pays si proche et si frère de la Côte d'Ivoire. En 1967, tout est à faire, tout est à bâtir, en Côte d'Ivoire comme en Afrique. Et surtout le cinéma quasi inexistant sur le continent.
A la SIC, le jeune Duparc doit des films publicitaires, des documentaires ou des publi-reportages. Mais, le jeune Duparc rêve surtout de cinéma. Ce pays, la Côte d'Ivoire, lui ouvre au moins une voie pour réaliser ses rêves de cinéma. C'est une chance à saisir. A vingt-cinq ans, Duparc tient sa chance, la chance d'un pays frère quand votre propre pays vous lâche, la chance de faire du cinéma. Il a si bien tenu sa chance qu'il est devenu notre propre chance, la chance du cinéma ivoirien. Il est devenu le sel de notre terre. Tout ce monde - cinéastes, acteurs, amis et connaissances - n'en pensait sans doute pas moins lorsque, ce 25 avril 2006, soutenant le deuil de la famille Duparc, le deuil aussi du cinéma ivoirien, tous ont fait le déplacement de la colline de Williamsville. Aujourd'hui, un an après, de cette colline, me parvient l'écho grandissant de la voix d'un homme, couché, serein, au pied de l'acacia. C'est l'écho d'une voix chaude et fraternelle, la voix de la paix et de la sagesse. Lorsque je reviens chez Henri, plusieurs mois après sa mort, la maison n'est plus la même. Et pourtant rien n'a changé. L'aménagement intérieur n'a pas bougé. Le mobilier est identique. Les mêmes tableaux sont à leurs places. Les sculptures et les bronzes, toujours soigneusement mis en scène, comme dans un rituel à la beauté, à l'art. Et l'éclairage, délicatement distribué, nous invite à la paix des coeurs face aux tourments de la vie. L'éclairage, art suprême entre l'ombre et la lumière, la lumière et l'ombre qui rythment nos jours, qui balisent nos vies d'hommes et de femmes.
Rien n'a changé et, pourtant, la maison n'est plus la même. Henri n'est plus là. Sa photo, bien exposée et bien visible au coin du salon, nous rappelle son absence. Henri n'est plus là. La maison n'est plus la même. Je veux dire Henriette n'est plus la même. Son regard qui se perd par moments dans l'énigme des choses de la vie dissimule mal les blessures, encore vives, qui montent de son coeur. La vérité de ce monde, c'est la mort!" avait dit Céline. Faut-il en conclure que la vérité de l'autre monde c'est la vie ?
Ainsi donc, tout s'éclaire. Henri ne pouvait pas attendre plus longtemps. Il a tout simplement choisi l'autre monde, lui qui ne pouvait résister à la vie, lui qui aimait tant la vie. "Le thème majeur de Caramel, confiait-il au sujet de son dernier film, qui s'avère être son dernier souffle créateur- c'est la fragilité entre le monde réel et irréel..."
Mon Dieu ! Que c'est vrai !
La fragilité...
Abidjan, Avril 2007
Aboubakar Cyprien Touré Maître-assistant. Spécialiste du théâtre. Université d'Abidjan- Cocody

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