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Venance Konan, (journaliste indépendant) : Les 10 règles pour se maintenir au pouvoir sans se fatiguer

Une des expressions que nos dirigeants africains détestent le plus est " quitter le pouvoir ". Et dès qu`ils accèdent à la direction de leurs pays, leur unique préoccupation est de s`y maintenir coûte que coûte. En principe le jeu démocratique dont tous nos dirigeants ou presque se réclament, souvent sans en croire un seul mot, exige qu`ils se présentent régulièrement devant le peuple pour que celui-ci lui renouvelle ou non sa confiance. Mais le jeu démocratique conduit souvent à enlever le pouvoir à celui qui le tenait. Ce dont ce dernier ne veut absolument pas entendre parler. Tout le monde sait à quel point le pouvoir est doux en Afrique. Alors, pour le conserver à tout prix, on ruse. Il y a plusieurs méthodes, qui ont varié avec le temps.
Au bon vieux temps du parti unique, les choses étaient relativement simples. Du moins dans le principe. Il y avait un parti unique, un chef unique, et, aux moment des élections présidentielles, on présentait un candidat unique qui était évidemment le chef unique et qui se faisait réélire autant de fois qu`il le voulait, avec des scores avoisinant les 100%. Certains de nos chefs se maintinrent ainsi au pouvoir toutes leurs vies. Quelques uns, tels que Bokassa ou Bourguiba crurent simplifier encore plus les choses en se proclamant présidents à vie. Bokassa alla plus loin en se proclamant carrément empereur. A vie bien entendu. Comme Haïlé Sélassié qui était alors le seul empereur du continent. Cela ne leur porta pas bonheur. Ils perdirent tous le pouvoir par coup d`Etat. La même mésaventure arriva à Jean Claude Duvalier alias Bébé Doc qui dirigeait la république d`Haïti en tant que président à vie. Il n`y a plus de président à vie, du moins officiellement, ni d`empereurs sur notre continent, mais il y a encore quelques rois, au Maroc, au Lesotho, et au Swaziland. En principe on est roi à vie. L`histoire nous dira si ceux qui sont en poste en ce moment le resteront toutes leurs vies. Il existe le cas unique d`un président qui a réussi à régner toute sa vie et qui continue de régner après sa mort. Il s`agit du Nord-Coréen Kim Il Sung, qui bien que mort depuis belle lurette, demeure cependant officiellement le président de son pays.
Après le temps du parti unique vint celui du multipartisme, plus ou moins imposé de l`extérieur. Nos chefs durent inventer de nouvelles méthodes pour se maintenir au pouvoir. Harcèlement, corruption, voire élimination des opposants, tripatouillage des listes électorales, achat des votes, bourrage des urnes sont des astuces qui ont prouvé leur efficacité pour maintenir un président au pouvoir indéfiniment. Sous réserve bien entendu de coup d`Etat ou de rébellion. En 2000, en Côte d`Ivoire, le chef de la junte militaire Robert Guéï avait voulu expérimenter une nouvelle méthode pour se maintenir au pouvoir. Elle consistait à éliminer de la course à la présidence tous les candidats sérieux et à organiser l`élection présidentielle après avoir mis le pays en état de siège. Cela n`a pas empêché Robert Guéï d`être évincé par Laurent Gbagbo qui a réussi ainsi à réaliser le premier coup d`Etat d`un civil contre un militaire au pouvoir. C`est une méthode à manier donc avec beaucoup de précautions.
La méthode la plus couramment utilisée de nos jours est celle qui consiste à changer les constitutions qui limitent le mandat présidentiel à deux, et à recourir ensuite aux méthodes classiques du harcèlement des opposants, de l`achat des consciences et autres, décrites plus haut. Il faut préciser que lorsqu`ils étaient dans l`opposition, la plupart des présidents actuels avaient cru bien faire en demandant que l`on limite les mandats des présidents, afin que ceux qui étaient alors au pouvoir ne s`y éternisent pas. Arrivés au pouvoir à leur tour, au moment où ils en apprécient les délices, ils se rendent compte que la limitation des mandats n`était finalement pas une si bonne idée quand on est soi-même pouvoir.
Il y a aussi la méthode Kadhafi qui consiste à être chef sans l`être, ce qui permet d`éviter les élections. Kadhaffi n`est pas président de son pays, mais seulement le " frère guide ". Le pouvoir en Libye, appartient, à ce que l`on dit, au peuple. On n`élit pas un peuple.
Bien que cela se passe loin du continent africain, signalons néanmoins la méthode Poutine qui consiste à quitter la présidence au terme de ses deux mandats, faire élire un fidèle à ce poste tout en se contentant de celui de premier ministre, mais en transférant tous les pouvoirs du président au premier ministre qui devient ainsi le vrai chef du pays. Le monde entier observe avec beaucoup d`attention ce qui se passe en ce moment en Russie, en calculant le temps que mettra le président Medvedev à se rebiffer contre son patron Poutine. Si la méthode marche en Russie, elle pourra faire des émules ailleurs, notamment sur notre continent.
En attendant, il y a celle qui consiste à se maintenir au pouvoir, sans changer la constitution, mais sans organiser d`élection. Elle commence à faire son petit bonhomme de chemin sur le continent. Elle a bien marché en Angola où l`on n`a pas organisé d`élection depuis 1992, et où apparemment personne ne se plaint. Laurent Gbagbo est en train de l`expérimenter à son tour en Côte d`Ivoire et cela semble lui réussir. En principe son mandat avait pris fin le 31 octobre 2005. Mais il est encore au pouvoir sans avoir organisé d`élection. Et ni le peuple, ni l`opposition, ni la communauté internationale ne s`en plaignent. Ce n`est quand même pas mal. Se maintenir au pouvoir sans organiser d`élection nécessite beaucoup de talent, et un grand sens tactique allié à une tout aussi grande habilité politique. Il faut également avoir une grande force de caractère, ne pas avoir d`état d`âme, de scrupules, et ne pas avoir peur de faire couler le sang. Enfin, il ne faut être prêt à distribuer beaucoup d`argent. Il est donc prudent d`en voler beaucoup auparavant. Il faut évidemment une conjoncture nationale qui s`y prête.
Nous vous proposons ce petit guide pour les chefs d`Etat qui aimeraient prolonger leurs mandats sans se faire conspuer par leurs opinions et par la communauté internationale.
Règle numéro 1) Avoir fait face à une rébellion armée qui occupe une partie plus ou moins importante du pays. Ce fut le cas de l`Angola, de la RDC, et c`est celui de la Côte d`Ivoire en ce moment. Cela permet de dire que l`on ne peut pas organiser d`élection tant qu`une portion du territoire national est occupée par des rebelles en armes. Cela tombe sous le coup du bon sens, et généralement les constitutions disent qu`on ne peut pas organiser des élections lorsque le pays est en danger. C`est à celui qui est au pouvoir d`apprécier la nature du danger. Il faut veiller à ce que personne ne vous accuse d`être responsable de survenue de la rébellion.
Règle numéro 2) Signer des accords de paix les uns après les autres en les torpillant consciencieusement à chaque fois, surtout ceux qui tendent à vous enlever une partie de vos pouvoirs pour les donner à un premier ministre que vous n`avez pas choisi, ou qui tendent à résoudre rapidement la crise. Le but de l`opération étant de se maintenir coûte que coûte au pouvoir, plus la crise dure et mieux c`est.
Règle numéro 3) Tuer le chef de la rébellion(cas de l`Angola), ou s `allier à lui (cas de la Côte d`Ivoire) et même lui proposer le poste de premier ministre ou de vice-président. Rien ne vous empêche de le tuer plus tard, lorsque vous n`aurez plus besoin de lui. Très peu de rebelles résistent à une telle proposition. Le rêve de tous les rebelles est d`accéder au pouvoir. C`est d`ailleurs pour cela qu`ils ont pris les armes. S`ils n`y parviennent pas par les armes, le fait d`être premier ministre leur donne le sentiment qu`ils sont tout près du pouvoir, qu`il ne leur reste qu`une dernière étape à franchir. En Angola on avait proposé le poste de vice-président à Savimbi, mais comme il était gourmand, pour lui, c`était président de la république ou rien. Il a fini par être tué. En République Démocratique du Congo, tous les leaders des nombreuses rébellions ont été des vice-présidents pendant la transition. Il y a eu des élections par la suite et le président Kabila a été élu. En Côte d`Ivoire Guillaume Soro a accepté d`être premier ministre. Quelqu`un a tiré par la suite des roquettes sur son avion, mais on ne sait pas encore si c`est parce qu`il avait accepté d`être premier ministre.
Règle numéro 4) Veiller cependant à ne donner aucun pouvoir réel au chef de la rébellion qui a accepté d`être premier ministre ou vice-président, tout en lui donnant beaucoup d`argent. Comme généralement en Afrique on va au pouvoir pour s`enrichir, cela lui fera vite oublier qu`il n`a aucun pouvoir. L`essentiel est le titre. L`illusion du pouvoir associé à un budget de souveraineté conséquent suffit à calmer bien de chefs rebelles. Veiller à donner aussi de l`argent aux proches du chef de la rébellion devenu premier ministre, ou les laisser s`enrichir en pillant les zones qu`ils contrôlent, pour qu`ils ne soient pas tentés de renverser leur chef, ce qui réduirait à néant tous vos efforts. Il faut nommer les civils qui lui sont très proches ministres, et laisser ses militaires conserver les grades qu`ils se sont octroyés. Qu`ils se soient bombardés généraux ou maréchaux ne devrait pas vous gêner. L`essentiel est qu`ils n`aient aucun pouvoir et vous laissent en paix.
Règle numéro 5) Laisser les députés continuer de siéger, et d`être payés, même si leurs mandats sont finis. C`est le cas en Côte d`Ivoire. Comme aucun d`entre eux, opposant ou non n`était sûr d`être réélu, ils seront tous bien contents de cette prolongation de leur mandat et ne protesteront pas contre votre propre maintien au pouvoir sans élection. Par reconnaissance, ils pourraient même vous laisser faire tout ce que vous voulez, comme par exemple adopter votre budget par ordonnance, ne pas chercher à savoir où passe l`argent du pétrole, du cacao, fermer les yeux sur beaucoup de détournements d`argent, beaucoup de dépenses coûteuses et inutiles, comme c`est le cas en Côte d`Ivoire. S`il n`y a pas de parlement, comme c`était le cas en RDC, en créer une de toutes pièces et en nommer les membres. Généralement ceux qui sont susceptibles de vous casser les pieds. Veiller aussi à contrôler étroitement les médians d`Etat.
Règle numéro 6) Donner beaucoup d`argent aux opposants dont on a mis quelques membres au gouvernement afin qu`ils mangent aussi, ou les laisser s`enrichir, afin qu`ils ne protestent pas trop contre le report indéfini des élections. Il est connu qu`on ne parle pas la bouche pleine. Les opposants sont généralement les anciens tenants du pouvoir qui a été renversé à la suite d`élections démocratiques (cas très rare) ou de coup d`Etat (cas le plus courant), et qui rêvent de revenir au pouvoir pour continuer de manger, ou sont des gens qui n`ont jamais accédé au pouvoir et piaffent d`impatience d`en découvrir les plaisirs qu`ils devinent en voyant comment vivent ceux qui y sont. Généralement ceux qui ont déjà exercé le pouvoir proclament haut et fort qu`ils n`ont pas la culture de l`opposition, ce qui veut dire qu`ils n`ont pas l`habitude d`avoir faim. Leur donner de quoi manger, et même de bien manger est le meilleur moyen de calmer leurs ardeurs et impatiences. S`ils mangent bien, ils seront les premiers à justifier le report des élections.
Règle numéro 7) Saboter sournoisement toutes les opérations qui doivent conduire aux élections, telles que les audiences foraines si cela est prévu dans le pays, les inscriptions sur les listes électorales par exemple, la distribution des cartes d`identité ou d`électeurs, en envoyant par exemple celles de la ville de Bonoua à Bouna, celles de la ville de Tabou à Touba et vice versa, pinailler sur le choix de l`opérateur chargé des opérations techniques, traîner les pieds avant de définir son cahier des charges, tenter d`imposer coûte que coûte une institution où l`on a un homme sûr, telle que l`Institut National des Statistiques s`il en existe dans le pays, batailler pour placer ses hommes dans la commission électorale indépendante s`il en existe, bref, tout faire pour perdre le maximum de temps. Chaque jour perdu dans le processus en est un de gagné pour vous.
Règle numéro 8) Lorsque l`on a épuisé toutes ces méthodes, s`entendre avec le chef de la rébellion pour que ce dernier pose comme préalable le désarmement après les élections, sous le prétexte de gagner du temps, pendant que vous, vous posez comme préalable le désarmement avant les élections, ce qui semble logique. Chacun, selon sa sensibilité soutiendra l`une ou l`autre de ces positions qui feront l`objet d`âpres débats dans le pays. L`essentiel est de gagner du temps.
Règle numéro 9) Accuser la communauté internationale de ne pas vouloir financer le processus électoral, retardant ainsi les élections que vous réclamez à cor et à cri parce que vous êtes un démocrate, un fils des élections. La communauté internationale se défendra de vouloir retarder quoi que ce soit, jurera qu`elle est prête à financer toutes vos élections, mais attend que vous soyez prêts. Vous n`êtes pas obligé de lui répondre.
Règle numéro 10) Il est bon d`avoir sous la main un ancien chef de la rébellion qui s`est fait doubler par ses camarades et qui pour cela leur en veut en mort. Monter de temps à autre de faux coups d`Etat et en accuser cet ancien chef rebelle et les opposants. Cela permet aux rebelles de s`entre-tuer à intervalle régulier, vous évitant ainsi de le faire vous même, et vous permettant de les occuper pendant que vous vous occupez des choses sérieuses. Comme les opposants, eux, sont occupés à manger, ils n`oseront pas trop protester lorsque vous les accuserez de soutenir les coups d`Etat. Pour ne pas être exclus de la table du repas. Les faux coups d`Etat permettent aussi de mettre en permanence la pression sur les militaires, eux qui sont capables d`en faire réellement. En faisant de temps en temps des purges dans l`armée, ils n`oseront plus se parler, de peur d`être dénoncés comme préparant un coup d`Etat. Il est tout de même plus prudent d`avoir, à côté de l`armée régulière, une milice composée de membres de sa tribu, qui sont mieux payés et mieux armés que les soldats réguliers, ainsi qu`un groupe de jeunes gens que l`on peut baptiser " patriotes " ou tout ce que vous voulez, et qui sont chargés de semer la terreur et de foutre le bordel de temps à autre.
Voilà ! En appliquant très habilement ces règles, vous pouvez passer dix ans ou même plus au pouvoir sans que personne, aussi bien à l`intérieur de votre pays qu`à l`extérieur ne vous casse les pieds. Si vous avez du pétrole, de bons contrats à donner aux entreprises de quelques puissances occidentales influentes, telles que l`ancien pays colonisateur par exemple, vous verrez même que certains anciens ministres français dont le parti vous trouvait infréquentable il y a peu viendront vous féliciter et iront même danser avec vous dans des endroits mal famés. Vous pourrez même les décorer par la suite. Il paraît que les anciens ministres socialistes français adorent être décorés par des dictateurs africains.
Avouez que c`est moins ringard que les tripatouillages de constitution auxquels nous avons eu droit ces dernières années dans certains pays.

Venance Konan
Journaliste indépendant.
Email : venancekonan@yahoo.fr

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