Éditorial : Racket-cancer!
Le jeudi 28 mars dernier, 65 engins roulants dont des motocyclettes ont été offerts à la police nationale dans le cadre de la lutte contre l'insécurité. Un énième don qui arrive comme une goutte d'eau dans l'immensité des besoins. Par ces temps de crise, il convient cependant de relever l'ampleur des efforts consentis par l'Etat pour permettre aux forces de l'ordre d'être à la hauteur des espoirs et de la confiance placés en elles. Confiance? Les relations entre les populations ivoiriennes et la police relèvent du dépit amoureux. Tout en reconnaissant le rôle prépondérant joué dans la lutte contre le grand banditisme ; tout en saluant l'action énergique contre la consommation de la drogue en démolissant les fumoirs qui proliféraient et en arrêtant les trafiquants ; tout en se réjouissant des efforts louables déployés régulièrement par certains éléments de l'Unité de régulation de la circulation les Ivoiriens et tous ceux qui habitent ou visitent la Côte d'Ivoire ne gardent qu'une seule image de notre police : sa propension au racket. Ce week-end, nous avons eu la chance de discuter avec un ancien officier de police qui nous confessait avec beaucoup de gêne, qu'à leur époque nous prenions un peu, mais avec beaucoup de discernement; face à la désinvolture de nos jeunes frères, nous avons franchement honte. Sur sa lancée, il a raconté la triste aventure qui a eu pour théâtre Tiassalé, l'année dernière. Le chef de Tiassalékro, sur son vélo, allait au champ, paisiblement, en compagnie de ses épouses. Il a été sifflé par un policier, zélé comme il n'est pas permis. Il a demandé au vieil homme sa carte d'identité ; ce dernier a décliné son identité, sa fonction avant d'annoncer qu'il ne se rendait jamais au champ avec sa carte nationale d'identité. Par peur de la perdre. Le policier n'a rien voulu comprendre. il a rudoyé le chef de Tiassalékro dont la plainte a été par la suite étouffée ; on a refusé par ailleurs de lui délivrer un certificat médical attestant de la violence exercée sur lui par l'agent en tenue. Face à cette attitude révoltante, le village de Tiassalékro s'est soulevé comme un seul homme pour crier son indignation et réclamer justice. L'affaire a été vite classée, mais Dieu a frappé : le policier est décédé quelques instants après. Cette situation n'est malheureusement pas unique : elle relève de la banalité quotidienne. Le racket est devenu une gangrène, une honte pour notre pays. Le commissaire du gouvernement se démène comme un justicier solitaire, dans un environnement en putréfaction avancée. Le général Guiai Bi Poin a beau organiser des actions pour redorer le blason de son unité d'élite, il se trouve chaque semaine des brebis galeuses qui ternissent l'image du CeCos. Par des bavures liées essentiellement au racket. Qui osera s'attaquer à cette plaie ? Aujourd'hui, les plus hautes autorités proclament en toutes occasions que la guerre est terminée. A quoi servent donc ces corridors aux entrées et sorties de la capitale économique qu'est Abidjan, mais aussi et surtout de toutes les villes, grandes comme petites ? A quoi servent tous ces arrêts intempestifs opérés sur les convois de banane, de manioc, de sable, d'ananas sur nos routes ? S'il s'agissait de faire des contrôles, pourquoi des billets bien dissimulés entre les pièces des véhicules dispensent les chauffeurs de visites ? Les corridors n'ont pas empêché l'entrée massive des armes qui ont servi au déclenchement de la crise le 19 septembre 2002. Aujourd'hui encore, les nombreux corridors n'offrent aucune garantie de sécurité, car les agents n'ont pas tiré les leçons du 19 septembre 2002. Les barrages et corridors continuent d'être de simples points de tracasseries et de racket, nuisibles à la libre circulation des biens et des personnes. La semaine dernière, le représentant résident de la Banque mondiale a fait une déclaration qui devrait interpeller chaque Ivoirien et particulièrement les membres du gouvernement et les officiers de tous les corps de défense et de sécurité. Pour moi, le racket est devenu un système quasi-officiel, parce que ce sont les militaires, gendarmes et policiers qui gèrent ces barrages où se pratique le racket. Le racket est quasi-criminel. Il tue l'économie, fragilise l'investissement, crée la méfiance. Il importe donc de réduire drastiquement ces barrages pour éviter de détruire le potentiel économique du pays ; la Côte d'Ivoire étant au c?ur du système commercial de la sous-région, et étant également un grand producteur de produits vivriers qui alimentent à la fois le marché intérieur et des marchés extérieurs . Même si une étude dans l'espace Cedeao a montré et démontré que la Côte d'Ivoire ne détient pas (encore) la palme du racket sur les routes, il importe de prendre déjà le taureau par les cornes. Pour éviter que les dérapages et tracasseries intempestives ne s'érigent définitivement en règles de conduite. L'une des grosses entraves à la réunification du pays, au retour à la paix et à la normalité demeure le racket, qui constitue, pour les soldats (FDS et FAFN), une poule aux ?ufs d'or. Depuis plus de deux ans, certains éléments régulièrement en poste dans les corridors et barrages ne vont plus à la banque ; ils ont régulièrement de l'argent frais sur eux. Il leur est donc difficile, voire impossible d'accepter qu'on mette fin à cette source d'argent en vitesse. Malgré ces gains faciles, ils sont à l'affût du paiement des Hauts les c?urs. Menaçant à chaque occasion de se soulever. Même si cette question est délicate, l'Etat doit pouvoir l'affronter avec courage et vérité. Afin que l'intérêt particulier ne tue pas l'intérêt général. Lors de la rencontre sur la cherté de la vie, tenue le mercredi 2 avril 2008, des commerçants ont cloué au pilori le racket sur nos routes qui concourt énormément au renchérissement des prix des vivriers sur les marchés. Lorsqu'un chargement de bananes plantain ou d'ignames est taxé à chaque barrage; c'est en définitive le consommateur final qui paye cette note salée. A quoi sert-il à M. Gossio d'aller à la conquête des pays de l'hinterland si le racket sur les routes doit réduire la compétitivité du port d'Abidjan et décourager les opérateurs économiques du Burkina Faso, du Mali et du Niger? Les convois en partance ou en provenance de ces pays continuent d'être pénalisés par des tracasseries diverses. Il est vrai que pour ne rien arranger, certains transporteurs organisent une fraude sur les laissez-passer délivrés afin d'assurer la fluidité routière. Sous le prétexte de contrôles, vous rencontrez souvent aux différents corridors des files de camions qui s'étendent sur des kilomètres. Créant souventes fois des embouteillages en rase campagne. Avec des agents habités par une désinvolture et une indifférence déconcertantes. Doit-on penser avec beaucoup d'Ivoiriens que la lutte contre le racket est déjà peine perdue?
Par Jean-Baptiste Akrou
Par Jean-Baptiste Akrou