La démangeaison de partir
J'ai une grande passion. Celle de voyager. Surtout à l'intérieur du pays. Et j'y pars régulièrement. Depuis la publication de mon livre : "La puissance de la lecture", grand prix de lettres ivoiriennes, kaïcedra, dans sa catégorie, je suis fréquemment invité à prononcer des conférences ici et là. Si je n'étais pas paresseux, je serais parti toutes les semaines. Heureusement que j'ai un manager qui planifie tout. Le samedi dernier, j'étais à San-Pédro où je suis invité chaque année par des organismes ou des établissements différents. Durant le trajet, j'ai fait de nombreuses escales. Dabou. Grand-Lahou. Yocoboué. Sassandra. San-Pédro évidemment et un tour rapide à Grand Béréby. Dans toutes ces villes de province, comme le diraient les Français, j'ai des amis fonctionnaires. Au cours de mes rencontres avec eux sur le chemin, ils se sont montrés déçus de leur situation. Tous se plaignent. Unique raison. Etre affecté à l'intérieur du pays. J'ai tenté en vain de leur montrer les avantages de travailler, en tant qu'employé ou fonctionnaire à l'intérieur du pays. Tous n'ont que les yeux de Chimène pour Abidjan, la perle des lagunes. Tous aimeraient se retrouver à Abidjan, rien que cette ville. Ils m'ont appris que pour rester à Abidjan que de contorsions administratives. Les plus solides à tous les niveaux ne seront pas affectés à l'intérieur du pays. Je me souviens encore de ce responsable administratif qui dirigeait systématiquement sur l'intérieur toutes les femmes fonctionnaires non mariées. Pour lui, c'était une manière de les aider à trouver rapidement un mari. Cela n'est même pas discuter. En province, on se marie beaucoup plus vite qu'Abidjan. Et ce n'est pas le seul avantage. Les avantages sont nombreux. J'en veux pour preuve la facilité de transport ou de déplacement d'un point à l'autre. Moins de temps et d'argent. A Dabou, à Yocoboué, à Grand Béréby et même à San-Pédro où se mettre à un arrêt pour des heures d'attente. Ce manque de frais importants pour le transport permet de faire un peu d'épargne, surtout qu'on rentre les midis pour manger. Plus de double popote dans la journée. Très peu d'enseignes agressant le client et le poussant à des dépenses spontanées. On vit à l'intérieur dans l'humilité. Pas de concurrence entre les voisins comme à Abidjan, capitale européenne où les habitants ont des salaires africains. A l'intérieur du pays, on ne respire pas à tout moment l'oxyde de carbure. La pollution est pratiquement absente d'où une meilleure santé malgré la poussière et les moustiques. On peut continuer de citer les avantages des fonctionnaires et des employés de ces petites villes qui ne savent pas toujours qu'ils vivent dans un certain bonheur et dans une plus grande assurance. Je parle des fonctionnaires en général, j'en connais qui préfèrent l'intérieur du pays où ils ont réussi à épargner et à investir préparant ainsi une bonne retraite. Dans les années 70 à 80 , et même avant , on parlait beaucoup de l'exode rural. Ce n'est plus utile d'en parler. Cette démangeaison de partir à Abidjan est devenue systématique. A l'époque, on croyait qu'en installant certaines infrastructures dans ces villes on freinerait l'exode rural. De même qu'on pousserait des fonctionnaires à s'installer en province pour mieux s'adonner à l'agriculture. Ce fut l'échec ici comme dans tous les pays africains. Voir les grands immeubles, les belles voitures, visiter les grands magasins resteront toujours une attraction pour les populations venant de l'intérieur. Certaines villes africaines constituent 80% de la population du pays. Cette forte concentration dans une seule ville est préjudiciable au développement et a accentué la pauvreté. Et c'est pourquoi je n'ai pas manqué de dire que les huit grands de la planète se trompent en croyant retenir les Africains sur leur terre en créant des infrastructures pour eux. Ils ne connaissent pas bien les Africains. Construisez, on verra ! Cette démangeaison de partir en Europe est encore plus forte que l'exode rural. Même des hauts cadres africains ne voient leur avenir qu'à Paris ou à Londres. Ils ont tous des arguments solides pour justifier leur abandon de la lutte pour le développement en terre africaine. Espérons que le message de Kadhafi à Abidjan et dans de nombreuses villes africaines changera les mentalités de ceux qui désirent aller à l'aventure. Car l'Afrique dort effectivement, sous des trésors enfouis dans son sous sol. Il suffit de se courber pour retirer des pépites. Il faudra appeler La Fontaine au secours des Africains à travers ses fables dont certains mérites de débuter les journaux télévisés. Et voilà, le vrai problème. On ne lit pas dans ce continent. On ne se cultive pas. Par conséquent, nous partons au devant de certaines difficultés faute de lampes à nos pieds pour mieux observer le chemin. Autant, l'Afrique est riche mais nos villes de l'intérieur sont des vrais creusets pour notre développement. Et ce développement pour être dynamique doit partir des villages. L'espoir est permis si chacun est sensible au fait que l'intérieur du pays est le point de départ d'une politique économique nouvelle et que le bonheur est chez nous et en nous. Ainsi va l'Afrique et à la semaine prochaine.