Comment Gbagbo veut bâcler les élections
On le voyait venir. Et il vient de se découvrir lui-même. Le chef de l'Etat, Laurent Gbagbo, ne veut pas d'élections propres et transparentes dans ce pays. A la limite, il veut organiser des élections qu'il a toutes les chances de remporter. Il a dévoilé ses intentions à la veille de la cérémonie commémorative du 47e anniversaire de l'accession de notre pays à l'indépendance. Dans son traditionnel discours de fête d'indépendance, il a exprimé sa volonté d'aller à des élections présidentielles au plus tard fin décembre. Soit dans un délai de moins de cinq mois C'est pourquoi nous devons sortir, au plus vite, de la crise politique par les élections. Si nous sommes tous de bonne foi, si chacun est déterminé, comme je le suis, à ce que les élections aient lieu, nous pouvons organiser l'élection présidentielle dès la fin de cette année, dès le mois de décembre 2007. C'est le pari que je voudrais voir les Ivoiriens tenir, pour la paix en Côte d'Ivoire, pour la réconciliation nationale et pour l'avenir du pays . Voici ce que dit Gbagbo à ce sujet. Ces propos qui visent à tirer sur sa personne la couverture appellent, de notre part, l'analyse suivante. De deux choses l'une. Soit Gbagbo est de bonne foi et il veut vraiment le montrer à tous en exprimant, publiquement, son empressement à aller aux élections. Soit, il ne l'est pas et il veut, alors, couper l'herbe sous les pieds de ses adversaires politiques en les faisant passer, aux yeux de l'opinion nationale et internationale, pour des ant-élections. Parce qu'il apparaît en toute évidence qu'il est humainement, techniquement et financièrement impossible de tenir dans un tel délai. Là où la réunion du CPC, le 12 juin dernier à Yamoussoukro, a fixé la date approximative des élections au premier trimestre de l'année 2008. Soit dans un délai raisonnable de huit mois. La déclaration de Gbagbo, le 6 août dernier, est aussi imprudente que maladroite. En ce sens qu'elle prend le contre-pied de la recommandation du CPC sur la question électorale. Elle apparaît également comme un son de cloche différent de celui du Premier ministre, Guillaume Soro qui, lors de son discours de politique générale dès sa prise de fonction en avril dernier, exhortait l'ensemble de la classe politique nationale à se départir du fétichisme des dates . Le disant, le chef du gouvernement ne veut, en réalité, pas précipiter les choses. Il veut aller doucement mais sûrement. Mais le discours du chef de l'Etat fixant la date indicative des élections en fin décembre vient donc très mal à propos. Parce que cela donne l'impression que les deux principaux dirigeants ivoiriens ne s'accordent pas au sommet de l'Etat sur les grandes questions liées à l'organisation des élections. Alors que le facilitateur, Blaise Compaoré, prévoit la tenue des élections au premier trimestre de 2008, que le Premier ministre veut y aller à un rythme raisonnable et réaliste, comment se fait-il que Gbagbo se précipite à la télévision pour fixer des dates ? Est-ce à lui de fixer des dates ? N'est-il pas en train de marcher sur les plates bandes de la CEI, seule institution habilitée à faire des propositions dans ce sens au gouvernement qui entérine en conseil des ministres ? Voilà la problématique telle que posée par la dernière sortie de Gbagbo. Une sortie à l'emporte pièce qui vient convaincre les plus sceptiques sur le manque de bonne foi et sur les desseins inavoués des tenants du camp présidentiel. En annonçant précipitamment des dates, Gbagbo veut apparaître comme l'enfant des élections . Et il veut ainsi mettre ses adversaires dans une posture inconfortable qui les amènera à communiquer sur l'impossibilité technique à tenir ces dates qui relèvent plus de la fantaisie que du réalisme. Et quand ceux-ci se mettront à communiquer dans ce sens, Gbagbo et ses cerbères auront tout loisir de les présenter comme des ennemis de la paix, des ennemis des élections . Alors qu'ils savent tous qu'il n'est pas possible d'organiser des élections en fin décembre. A moins que Gbagbo et ses partisans n'aient pris l'option suicidaire, du reste, d'organiser des élections bâclées et tronquées sur la base des listings truffés d'irrégularités, issus des élections calamiteuses de 2000 à 2002. Une liste à problème dont copie a été remise récemment aux partis politiques pour examen et observations. A la vérité, aucun Ivoirien, digne de ce nom, ne peut accepter une telle option qui n'aura pour seul intérêt que de relancer, de plus belle, la crise. Gbagbo le sait-il simplement ? Autrement, il n'aurait pas tenu un discours aussi impopulaire.
Khristian Kara
Khristian Kara