Adzopé - Ecole de couture - les apprenantes entre enthousiasme et angoisse
Dans le secteur informel, la couture semble être l'un des métiers qui attirent beaucoup de jeunes gens et particulièrement les jeunes filles. A Adzopé, il suffit de faire le tour des ateliers de couture pour s'en rendre compte. Mais ici, l'enthousiasme de départ fait progressivement place à l'angoisse, liée aux difficultés de leur installation.
Après la classe de CM2 en 1999, j'ai décidé d'apprendre la couture. Au début et grâce aux conseils de mes parents, j'ai appris à m'y intéresser. Et je me suis rendu compte plus tard que c'est grâce à la couture que je pourrai m'affirmer dans la société?. Celle qui s'exprime ainsi se nomme Aka Effidé Octavie Régina, 24 ans. Elle totalise 10 ans de présence chez Klaman Couture?, la plupart des jeunes filles à Adzopé ont compris qu'il n'y a pas de sot métier. Ainsi, c'est par centaines qu'elles s'inscrivent chaque année dans des ateliers et autres centres de formation à la couture.
J'ai voulu tenter cette expérience pour me rendre utile à la société. Et en le faisant, je pourrai moi-même, me confectionner de beaux habits. Car j'aime bien m'habiller?, renchérit Kayala Reine (24 ans) de "Espoir Couture".
Pour beaucoup de jeunes filles déscolarisées comme Mambo Anita, 19 ans et Méité Aminata, leur passion pour la couture n'est pas fortuite. Selon elles, c'est un métier qui rapporte de l'argent à tout moment. Et cet argent, comme l'envisagent la plupart des apprenantes rencontrées, ne sera pas utilisé au hasard. C'est le cas de Mme Gnaho Brigitte, anciennement chef d'équipe chez Ayatola couture?. Son objectif principal témoigne-t-elle, est d'aider son époux dans la gestion des charges familiales. Sur ce chapitre, Mlle Apie Clémentine est catégorique. Pour moi, il n'y a pas de sot métier. Il fallait que je fasse quelque chose dans la vie. Car une femme sans métier n'a aucune valeur dans la société?, argumente-t-elle.
La durée de l'apprentissage, apprend-on, varie selon les ateliers de couture et surtout, selon la capacité d'assimilation des apprenantes. Cependant, selon des patrons d'ateliers rencontrés, la norme admise dans le milieu est au minimum 3 ans de formation.
S'agissant de l'assimilation au cours de l'apprentissage, c'est tout un programme. Et cela dépend, dit-on, du degré d'intelligence de chaque apprenante. Dès qu'un nouveau modèle sort, le patron nous le montre à travers des séances de coupe. Il est souvent difficile de tout assimiler sur place. Arrivée à la maison, je reprends le même exercice plusieurs fois jusqu'à ce que je retienne l'essentiel?, indique Mme Agnissan Laurette, qui est à sa quatrième année d'apprentissage. Ainsi, comme on le voit, la mise en application de ce qui est enseigné par les patrons semble mettre les apprenantes à rude épreuve. La preuve, de l'avis des patrons d'ateliers et des instructeurs, les modèles féminins sont en général les mêmes, sans grand changement. Souvent, quelques particularités interviennent au niveau des motifs et des décors. Ce qui demande de beaucoup d'attention et d'ingéniosité de la part des apprenantes. Mais, selon les professionnels du métier, en suivant donc avec attention les instructions des patrons, on arrive toujours à assimiler quelque chose. Cependant, précise-t-on, des cas particuliers ne sont pas à exclure devant lesquels on prend souvent des dispositions adéquates. Si le modèle est vraiment compliqué, nous faisons d'abord une simulation sur du papier Kraft. Si cela réussit, alors nous faisons l'application directe sur un tissu de client?, explique Mlle Aké Sandrine.
Dans la plupart des ateliers et centres de formation à la couture visités, le travail se fait dans une ambiance bon enfant. Ce qui ne cache pas pour autant le strict respect du règlement intérieur auquel sont soumises les apprenantes.
Cela est important dans la formation de toute personne qui veut vraiment réussir dans la vie?, conseillent en choeur Obuyo Léontine et Essé Adjoua Chantal, respectivement responsable de Adjama Couture?, et Klaman Couture?.
Et leur collègue Amed Barry de "Ayatola Couture", de trancher : Aucun travail sérieux ne peut se faire sans rigueur et sans discipline. En tant que formateurs, nous avons le devoir de faire respecter ces valeurs dans nos centres de formation?, fait remarquer Amed Barry.
Ainsi donc, du quartier Château d'eau au quartier commerce en passant par les lieux périphériques, les ateliers de couture ne désemplissent pas. Chacun avec son organisation interne et son petit monde d'apprenantes. Et celles-ci, avides de savoir et très enthousiastes, exécutent quotidiennement les ordres de leurs patrons. Un enthousiasme débordant qui finit souvent par faire place à une vague inquiétude à la fin de la formation. Parce qu'ici commence un autre combat. Celui de l'installation à son propre compte, afin de mettre en application tout ce qu'on a appris.
Mon souci aujourd'hui, c'est comment faire pour pouvoir m'installer immédiatement à la fin de ma formation. Pour se procurer le matériel de travail et un local approprié, il faut de l'argent. Alors que je n'ai personne qui puisse m'aider dans ce sens?, s'inquiète Koné Mariam.
18 ans, souci partagé par la plupart des apprenantes en fin de formation.
L'insertion, la grande angoisse
Pour franchir ce pas de l'insertion, raconte-t-on, les couturières nouvellement sorties sont souvent obligées de s'associer à deux ou trois pour acheter une machine à coudre et autres outils de travail, ou pour supporter les frais de location de l'atelier.
Celles qui ont un peu plus de chance, comme c'est mon cas, s'installent très vite grâce au soutien de leurs parents ou autres connaissances. Ce qui n'arrive pas d'ailleurs tous les jours dans notre milieu?, fait observer Kayala Reine. Dont d'atelier de couture se trouve au quartier Djanindji. C'est pourquoi, il n'est pas rare de voir des jeunes filles couturières chômer après leur formation, mêmes munies des diplômes les plus méritants. Ainsi, certaines d'entre elles, comme Aka Effidé Octavie, font des contrats avec leurs patrons ou autres couturiers confirmés, ou préfèrent s'essayer au commerce. Le temps de se faire de l'argent qui va leur permettre de s'installer. D'autres s'installent à domicile. Transformant souvent leur terrasse ou même leur selon en atelier de couture. Et ce, en attendant qu'elles aient la possibilité financière pour acquérir un local mieux indiqué pour ce travail. Mlle Yao Florentine, vit déjà cette expérience : Cela fait au moins deux ans que je travaille à domicile, parce que je n'ai pas les moyens pour ouvrir un atelier de couture. J'espère qu'avec le temps, cette situation que je vis va s'améliorer?, confie-t-elle.
Et sa collègue Dakouo Jeanne d'Arc de conclure. Ce n'est vraiment pas facile pour nous. La joie d'apprendre qui nous anime au départ finit toujours par laisser place à une grande angoisse?, note-t-elle, avec amertume.
Ainsi donc, d'espoir en espoir, le temps passe. Et les projets de départ prennent par la même occasion un sérieux coup. Dans ces conditions, les apprenantes sont souvent à se demander à quoi ont servi tant d'années, d'apprentissage, si elles ne peuvent pas avoir la possibilité de mettre en application leur formation. Devant cette situation délicate, le seul recours se trouve être le patronat. Il faudrait que le syndicat des couturiers pense à la création d'un fonds d'aide, pour faciliter l'installation des apprenantes et l'équipement de leurs ateliers, dès leur sortie?, proposent les jeunes élèves couturières.
En effet, selon des renseignements recueillis dans le milieu, cet avis est partagé par le syndicat national patronal des couturiers, tailleurs, stylistes et modélistes de Côte d'Ivoire (SyNAPCTCI). Mais avant tout, "il faut organiser le secteur en amenant les apprenantes en fin de formation, à non seulement se constituer en petits groupes bien structurés, mais aussi à monter déjà des micro- projets viables", recommande Gnadjué Edmond, président du SYNAPCTCI pour la région de l'Agnéby, dont dépend la section d'Adzopé ? Et M. Gnadjué de préciser :
Dès que cela sera possible, l'octroi de ce fonds d'aide aux demandeurs respectera un certain nombre de critères. Entre autres, l'assiduité et le sérieux au travail, la discipline et le respect de la hiérarchie, et surtout être munie d'un diplôme de sortie?. Cette expérience rappelle-t-on avait été déjà initiée sous le vocable "Fonds sociaux".
Selon les responsables locaux du SYNAPCTCI, cette expérience sera renouvelée et surtout améliorée dans la pratique par l'actuel gouvernement, au profit des acteurs du secteur de la couture. Pour ce faire, envisagent-ils, il ne reste qu'à solliciter, de façon formelle, l'aide des collectivités locales, tels que la mairie et le conseil général.
Ce n'est qu'une question de temps?, affirme Gnadjué Edmond, responsable local du SYNAPCTCI.
Voilà ce qui est prometteur pour le secteur. Et les jeunes filles couturières qui perdent souvent toute illusion au moment de leur sortie, pourront désormais garder tout espoir.
Enquête réalisée par Patrice Tapé
Après la classe de CM2 en 1999, j'ai décidé d'apprendre la couture. Au début et grâce aux conseils de mes parents, j'ai appris à m'y intéresser. Et je me suis rendu compte plus tard que c'est grâce à la couture que je pourrai m'affirmer dans la société?. Celle qui s'exprime ainsi se nomme Aka Effidé Octavie Régina, 24 ans. Elle totalise 10 ans de présence chez Klaman Couture?, la plupart des jeunes filles à Adzopé ont compris qu'il n'y a pas de sot métier. Ainsi, c'est par centaines qu'elles s'inscrivent chaque année dans des ateliers et autres centres de formation à la couture.
J'ai voulu tenter cette expérience pour me rendre utile à la société. Et en le faisant, je pourrai moi-même, me confectionner de beaux habits. Car j'aime bien m'habiller?, renchérit Kayala Reine (24 ans) de "Espoir Couture".
Pour beaucoup de jeunes filles déscolarisées comme Mambo Anita, 19 ans et Méité Aminata, leur passion pour la couture n'est pas fortuite. Selon elles, c'est un métier qui rapporte de l'argent à tout moment. Et cet argent, comme l'envisagent la plupart des apprenantes rencontrées, ne sera pas utilisé au hasard. C'est le cas de Mme Gnaho Brigitte, anciennement chef d'équipe chez Ayatola couture?. Son objectif principal témoigne-t-elle, est d'aider son époux dans la gestion des charges familiales. Sur ce chapitre, Mlle Apie Clémentine est catégorique. Pour moi, il n'y a pas de sot métier. Il fallait que je fasse quelque chose dans la vie. Car une femme sans métier n'a aucune valeur dans la société?, argumente-t-elle.
La durée de l'apprentissage, apprend-on, varie selon les ateliers de couture et surtout, selon la capacité d'assimilation des apprenantes. Cependant, selon des patrons d'ateliers rencontrés, la norme admise dans le milieu est au minimum 3 ans de formation.
S'agissant de l'assimilation au cours de l'apprentissage, c'est tout un programme. Et cela dépend, dit-on, du degré d'intelligence de chaque apprenante. Dès qu'un nouveau modèle sort, le patron nous le montre à travers des séances de coupe. Il est souvent difficile de tout assimiler sur place. Arrivée à la maison, je reprends le même exercice plusieurs fois jusqu'à ce que je retienne l'essentiel?, indique Mme Agnissan Laurette, qui est à sa quatrième année d'apprentissage. Ainsi, comme on le voit, la mise en application de ce qui est enseigné par les patrons semble mettre les apprenantes à rude épreuve. La preuve, de l'avis des patrons d'ateliers et des instructeurs, les modèles féminins sont en général les mêmes, sans grand changement. Souvent, quelques particularités interviennent au niveau des motifs et des décors. Ce qui demande de beaucoup d'attention et d'ingéniosité de la part des apprenantes. Mais, selon les professionnels du métier, en suivant donc avec attention les instructions des patrons, on arrive toujours à assimiler quelque chose. Cependant, précise-t-on, des cas particuliers ne sont pas à exclure devant lesquels on prend souvent des dispositions adéquates. Si le modèle est vraiment compliqué, nous faisons d'abord une simulation sur du papier Kraft. Si cela réussit, alors nous faisons l'application directe sur un tissu de client?, explique Mlle Aké Sandrine.
Dans la plupart des ateliers et centres de formation à la couture visités, le travail se fait dans une ambiance bon enfant. Ce qui ne cache pas pour autant le strict respect du règlement intérieur auquel sont soumises les apprenantes.
Cela est important dans la formation de toute personne qui veut vraiment réussir dans la vie?, conseillent en choeur Obuyo Léontine et Essé Adjoua Chantal, respectivement responsable de Adjama Couture?, et Klaman Couture?.
Et leur collègue Amed Barry de "Ayatola Couture", de trancher : Aucun travail sérieux ne peut se faire sans rigueur et sans discipline. En tant que formateurs, nous avons le devoir de faire respecter ces valeurs dans nos centres de formation?, fait remarquer Amed Barry.
Ainsi donc, du quartier Château d'eau au quartier commerce en passant par les lieux périphériques, les ateliers de couture ne désemplissent pas. Chacun avec son organisation interne et son petit monde d'apprenantes. Et celles-ci, avides de savoir et très enthousiastes, exécutent quotidiennement les ordres de leurs patrons. Un enthousiasme débordant qui finit souvent par faire place à une vague inquiétude à la fin de la formation. Parce qu'ici commence un autre combat. Celui de l'installation à son propre compte, afin de mettre en application tout ce qu'on a appris.
Mon souci aujourd'hui, c'est comment faire pour pouvoir m'installer immédiatement à la fin de ma formation. Pour se procurer le matériel de travail et un local approprié, il faut de l'argent. Alors que je n'ai personne qui puisse m'aider dans ce sens?, s'inquiète Koné Mariam.
18 ans, souci partagé par la plupart des apprenantes en fin de formation.
L'insertion, la grande angoisse
Pour franchir ce pas de l'insertion, raconte-t-on, les couturières nouvellement sorties sont souvent obligées de s'associer à deux ou trois pour acheter une machine à coudre et autres outils de travail, ou pour supporter les frais de location de l'atelier.
Celles qui ont un peu plus de chance, comme c'est mon cas, s'installent très vite grâce au soutien de leurs parents ou autres connaissances. Ce qui n'arrive pas d'ailleurs tous les jours dans notre milieu?, fait observer Kayala Reine. Dont d'atelier de couture se trouve au quartier Djanindji. C'est pourquoi, il n'est pas rare de voir des jeunes filles couturières chômer après leur formation, mêmes munies des diplômes les plus méritants. Ainsi, certaines d'entre elles, comme Aka Effidé Octavie, font des contrats avec leurs patrons ou autres couturiers confirmés, ou préfèrent s'essayer au commerce. Le temps de se faire de l'argent qui va leur permettre de s'installer. D'autres s'installent à domicile. Transformant souvent leur terrasse ou même leur selon en atelier de couture. Et ce, en attendant qu'elles aient la possibilité financière pour acquérir un local mieux indiqué pour ce travail. Mlle Yao Florentine, vit déjà cette expérience : Cela fait au moins deux ans que je travaille à domicile, parce que je n'ai pas les moyens pour ouvrir un atelier de couture. J'espère qu'avec le temps, cette situation que je vis va s'améliorer?, confie-t-elle.
Et sa collègue Dakouo Jeanne d'Arc de conclure. Ce n'est vraiment pas facile pour nous. La joie d'apprendre qui nous anime au départ finit toujours par laisser place à une grande angoisse?, note-t-elle, avec amertume.
Ainsi donc, d'espoir en espoir, le temps passe. Et les projets de départ prennent par la même occasion un sérieux coup. Dans ces conditions, les apprenantes sont souvent à se demander à quoi ont servi tant d'années, d'apprentissage, si elles ne peuvent pas avoir la possibilité de mettre en application leur formation. Devant cette situation délicate, le seul recours se trouve être le patronat. Il faudrait que le syndicat des couturiers pense à la création d'un fonds d'aide, pour faciliter l'installation des apprenantes et l'équipement de leurs ateliers, dès leur sortie?, proposent les jeunes élèves couturières.
En effet, selon des renseignements recueillis dans le milieu, cet avis est partagé par le syndicat national patronal des couturiers, tailleurs, stylistes et modélistes de Côte d'Ivoire (SyNAPCTCI). Mais avant tout, "il faut organiser le secteur en amenant les apprenantes en fin de formation, à non seulement se constituer en petits groupes bien structurés, mais aussi à monter déjà des micro- projets viables", recommande Gnadjué Edmond, président du SYNAPCTCI pour la région de l'Agnéby, dont dépend la section d'Adzopé ? Et M. Gnadjué de préciser :
Dès que cela sera possible, l'octroi de ce fonds d'aide aux demandeurs respectera un certain nombre de critères. Entre autres, l'assiduité et le sérieux au travail, la discipline et le respect de la hiérarchie, et surtout être munie d'un diplôme de sortie?. Cette expérience rappelle-t-on avait été déjà initiée sous le vocable "Fonds sociaux".
Selon les responsables locaux du SYNAPCTCI, cette expérience sera renouvelée et surtout améliorée dans la pratique par l'actuel gouvernement, au profit des acteurs du secteur de la couture. Pour ce faire, envisagent-ils, il ne reste qu'à solliciter, de façon formelle, l'aide des collectivités locales, tels que la mairie et le conseil général.
Ce n'est qu'une question de temps?, affirme Gnadjué Edmond, responsable local du SYNAPCTCI.
Voilà ce qui est prometteur pour le secteur. Et les jeunes filles couturières qui perdent souvent toute illusion au moment de leur sortie, pourront désormais garder tout espoir.
Enquête réalisée par Patrice Tapé