Harris Mémel-fotê - Un modèle d'intellectuel
Dans ce bel hommage plein d'émotion fait au Pr. Harris Mémel Fotê, le Pr. Séry Bailly isole quatre mots vertueux qui caractérisent la vie de l'homme des Sciences. Générosité, fragilité, assurance et cohérence ont guidé l'homme et ont fait de lui l'icône de la Science en Afrique et à travers le monde. Un texte à avoir au chevet du lit.
Que puis-je dire de nouveau et d'original sur Harris Memel-Fotê ? Je me souviens que j'ai parlé de lui dès 1988, du temps du défunt Ivoire Dimanche. Il venait de soutenir sa thèse de doctorat d'Etat. Nous en avons dit, l'historien Pierre Kipré et moi, tout le bien que nous en pensions. Nous avons célébré l'exploit intellectuel qu'il venait d'accomplir. Un peu plus tard, à la suite d'un hommage que les intellectuels du FPI lui ont rendu à Dabou en 1992, à l'époque de Notre Temps, j'ai écrit une chronique intitulée Un aîné nommé Harris . J'ai même ensuite eu le plaisir de le présenter à un groupe d'élèves du Lycée Technique d'Abidjan qui lui a rendu visite à Mopoyem, son village. Bien plus tard, sollicité par une association d'étudiants préoccupés par leur formation intellectuelle et non occupés à s'étriper avec des machettes, j'ai fait une conférence pour le proposer comme le modèle d'intellectuel dont ils doivent s'inspirer. Pour reprendre la formule du poète, feu Bohui Dali, je dirai donc que j'ai plusieurs fois gravi la Memel montagne . Alors que dire de nouveau ?
Même si je ne peux rien dire de nouveau, il nous faut en parler. Notre société en a toujours besoin. Je me suis résolu à le faire parce que l'homme ne me l'a pas demandé et que moi-même je ne l'ai pas sollicité. Et puis l'actualité nous y invite. Les médias le remettent sous les feux de la rampe (Ivoir'Soir, Le Patriote) et la politique l'a interpellé à plusieurs reprises dans le déroulement de notre présente transition et notre entreprise de refondation.
Alors, pour que cet exercice soit utile, je dois m'efforcer de regarder au-delà de mes rapports personnels avec lui pour voir ce qui peut nous édifier tous en cette période précise de notre histoire nationale. Quelles valeurs nous enseigne-t-il au triple plan humain, culturel/scientifique et politique ?
I. GENEROSITE, FRAGILITE ET ASSURANCE
Trois principaux traits me semblent caractériser le personnage : la générosité, la fragilité mais aussi et surtout une assurance qui impressionne.
Sa générosité n'a rien à voir avec une affaire de distribution d'argent. Il s'agit des efforts continus qu'il ne cesse de déployer pour satisfaire les autres dans le domaine qui est le sien, la connaissance. Il partage sans retenue dans un banquet qui lui procure beaucoup de plaisir, si je m'en tiens à son visage qui s'illumine et à ses yeux qui brillent parfois de malice bien contenue. Au moment où nous donnons un visage torturé au bonheur, où nous croyons qu'il doit résulter forcément de la complexité, de la nouveauté, il se contente de joies simples dans le partage des idées. Aider l'autre à se documenter, à combler les lacunes de sa démonstration, à aller jusqu'au bout de ses possibilités, ne voilà-t-il pas des preuves de générosité?
Celle-ci transparaît dans son recours fréquent à l'ironie ou à l'humour. On est tellement habitué à son air grave qu'on ne peut imaginer à quel point il peut être taquin (naturellement avec ses congénères!). On imagine son ironie ou son détachement dans l'épisode de la fête de 1960 : lui qui avait souffert parce qu'il voulait l'indépendance, était debout en pagne à nous regarder bomber nos poitrines pour défiler, nous qui l'avons prise dans le dépit et la honte ! C'est avec le même sens de l'ironie qu'il parle de ses trois dates de naissance et du désordre philosophico-religieux sur lequel ont débouché les rapports entre la CCCE et le CNSP.
L'intention est ici sans doute de faire sourire l'autre, de susciter chez lui la complicité raffinée qui doit unir des hommes et des femmes de culture. Mais cela suppose qu'on tienne en grande estime son interlocuteur, censé saisir ce qui est juste esquissé et suggéré. Comment un tel homme pourrait-il ne pas respecter la dignité de son prochain, ses droits et ses choix? De là alors ce désir de toujours vouloir convaincre l'autre plutôt que de le contraindre, de l'amener à accoucher de lui-même par une écoute patiente et critique. De là aussi le refus de le condamner rapidement, sans argument.
D'où vient l'impression de fragilité qui se dégage alors de lui? Il est vrai que ces derniers temps, la conspiration de l'âge et de la maladie ont grevé ses ressources physiques. Mais auparavant, le fait de parler lentement et à voix basse pouvait faire croire qu'il était facile à faire ployer et à amener à composition. L'impression est confirmée dans l'interview d'Ivoir'Soir dans laquelle il dit avoir été envoyé à l'école parce qu'il ne savait ou ne pouvait pas grimper au palmier : "Laissez le aller à l'école parce qu'il est fragile".
A cette fragilité physique, s'ajoute une seconde qui pourrait être qualifiée de sociale. Celle-ci renvoie à son isolement apparent dans la société en raison des différentes incompréhensions dont il a fait l'expérience. N'est-ce pas que celles-ci sont source d'interrogation, de doute, et d'anxiété parfois? C'est le même effet que produit l'ostracisme, cette forme extrême de désaveu collectif.
Mais sa fragilité n'est qu'une apparence. C'est peut-être ici que sa résolution prend sa source et c'est pourquoi il ploie sans rompre. Son assurance s'explique par plusieurs facteurs dont on pourrait ne retenir que trois.
Elle tient tout d'abord au fait qu'il ne souffre pas de crise d'identité comme nombre d'entre nous. Il est en phase avec les siens. Il est à l'aise dans sa culture comme il l'est dans son pagne. Il se trouve donc que son isolement est très relatif car il a le secret de bien se faire comprendre de ceux qui ne sont pas allés à l'école des Blancs. Il est toujours au diapason de sa génération.
Elle vient ensuite de la conscience claire du niveau auquel il se situe. Sans suffisance aucune, il est convaincu qu'il faut agir pour la durée et non pour des victoires éphémères. Au demeurant, quand on n'a plus une réputation à asseoir, on est prêt à se rendre aux arguments des autres et à changer sans y être contraint.
Mais l'assurance provient surtout de sa grande capacité à subir la répression grâce à son grand désintéressement, à sa sobriété et à son dépouillement même. Il constitue un véritable modèle de détachement par rapport aux biens matériels. On ne peut le faire chanter pour des objets dont il est toujours prêt à se passer. Combien d'intellectuels de son niveau étaient capables et prêts en ces temps-là à aller effectivement vivre au village, d'attiéké et de poisson pêché par lui-même, c'est-à-dire de transformer l'exil en exode? Ne disait-il pas dans ces années 60 lourdes de menaces "Je peux aller au village, je peux cultiver du manioc, je peux faire de la pêche" ? Aujourd'hui, nos jeunes auxquels on parle de retour au village le vivent comme un terrible bannissement. Pour nombre d'entre eux, mieux vaut que la liberté s'abolisse en ville que saisir ailleurs la possibilité de son émancipation et de son salut.
Voilà donc quelques-unes des qualités morales de Memel-Fotê qu'on pourrait synthétiser en deux points, la générosité par le souci des autres et l'assurance qui permet de miser sur la durée. Elles lui ont permis de se réaliser au plan politique mais d'abord scientifique.
II. LA PASSION
DE LA SCIENCE
Quelles sont les manifestations de cette passion? Passons sur le nombre des écrits. C'est un militant infatigable de la cause de la science. Il a été ou est associé aux institutions de recherche et d'enseignement suivantes : IES, ILENA,APA dont il vient d'être nommé membre d'honneur, CODESRIA, GIDIS-CI, GIRESCA, Cahier du Nouvel Esprit, Lycée de Donka en Guinée (1959), Lycée de Cocody (1960-1962), Collège de France (1995-1996). Depuis 1992, il est membre de l'Académie Universelle des Cultures, avec des personnalités telles que Elie Wiesel, J. Attali, M. Béjart, G. Charpak, Umberto Eco, Nadine Gordimer, Yehudi Menuhin, Toni Morrison, Perez de Cuellar, Salman Rushdie, Aung San Suu Kyi, Wole Soyinka. Ceci justifie qu'il soit tout le temps sur les routes ou dans les airs, mettant bien souvent sa santé en péril au grand désespoir de ses proches.
On comprend alors comment il peut dormir en travaillant ou travailler en dormant : "Quand je veux élaborer, je dors et quand je dors les choses se mettent en place. (...) Mais je dors en pensant toujours". Son lit est encerclé par des livres. Cela ne veut pas dire qu'il en est prisonnier. Ces livres semblent se constituer pour lui en un cordon de sécurité, en une matrice de fécondité. De là vient qu'il renaît chaque matin à la science et à la pensée. Il est vivant parmi ses livres, parmi des auteurs qui ont vaincu le temps et l'espace, prenant son propre acompte d'immortalité.
Sa passion pour la science se manifeste aussi par la grande variété des domaines d'intervention : de l'économie à la littérature (et dans celle-ci de Rabemanajara à Hugo), de l'anthropologie à la biologie, de la religion à l'écologie, de la musique à la philosophie, de l'esthétique à la politique, des jeunes aux femmes, de l'esclavage aux Droits de l'Homme, de la démographie à la santé. On ne s'étonne donc pas de le voir se dresser, en chevalier preux et intraitable, sur le chemin de tous ceux qui veulent tuer la science.
Mais si je le propose comme modèle d'intellectuel, ce n'est pas pour une passion désordonnée de la science. C'est surtout pour sa manière d'exercer son métier d'intellectuel. Qui ne connaît sa rigueur dans l'organisation de sa pensée et la précision de son expression ? Jamais il ne parle sans que les parties soient totalisées et ordonnées en dimensions, niveaux et aspects. Cet humaniste est à l'aise avec le français, l'odjukru, sa langue maternelle, le latin, le grec, et l'anglais. Sur le chemin de la science, il faut toujours assurer ses pas et garder le cap de la cohérence, interne à chaque texte mais aussi globale, dès lors que tous les faits et rapports doivent s'articuler harmonieusement. Architecture du discours, équilibre intérieur, calme olympien !
Il s'agit moins de célébrer son érudition que de comprendre ses objectifs afin de se disposer à participer à leur promotion. En lisant bien son interview à Ivoir'Soir, on peut voir que son objectif principal est de nous aider à accéder à la modernité. C'est tout un programme ! Et la critique commence par notre rapport à la sorcellerie : Et puis, dans la croyance populaire, quand on dit que vous avez de grands sorciers, ça flatte les gens. C'est comme si on louait les Américains d'être des savants, des techniciens plus grands que les Allemands (Ivoir'Soir). Grâce à la modernité, par l'autonomie qu'elle procure (distance par rapport au parti, à l'ethnie, à la nation ) et la place qu'elle donne à la science, nous pourrons créer les conditions de l'identité (car il ne s'agit pas de se reproduire à l'identique mais de demeurer nous-mêmes en progressant), d'une nation démocratique, et de l'efficacité pour un développement durable. Ce métier d'intellectuel est donc difficile en raison de ses propres exigences. Il devient périlleux quand il doit s'articuler avec celui de citoyen.
III. LES VALEURS D'UN MILITANT
Si Memel-Fotê est un homme multiple, lequel nous est le plus utile aujourd'hui, du point de vue de la refondation dont nous parlons tous, certains avec foi et d'autres avec ironie ? Il me semble que c'est celui qui nous propose à la fois le sacrifice, la maîtrise et la cohérence, valeurs qui se dégagent de loin à la lecture de son interview accordée à Ivoir'Soir, journal qui, comme nous, le consacre monument ivoirien. En ces temps marqués par une inflation d'héroïsme, ce sont ces valeurs qu'il importe de rappeler.
Si la disposition à accepter les sacrifices donne de l'assurance, elle est, dans l'ordre politique, une condition incontournable de la liberté. On sait que le Maître a subi la répression et la prison. On ne trouve cependant aucune trace de ranc?ur ni de ressentiment chez lui. Il s'est privé bien souvent et a mis en jeu sa carrière universitaire et même sa vie. En citant ce proverbe qui dit La mort est devant, la mort est derrière. L'homme choisit le type de mort qu'il veut (Ivoir'Soir), il dédramatise l'engagement plutôt qu'il ne se donne comme héros. Il ne montre pas la mort comme un choix du sujet ou comme un objectif, même si elle est, selon sa formule, une capacité de l'homme (Ivoire Dimanche). Il nous dit tout simplement qu'il faut savoir l'accepter quand elle est une exigence de notre histoire. L'interview indique qu'il faut promouvoir la dimension ordinaire du sacrifice, loin des éclats et du spectacle. C'est à ce prix qu'on peut être persévérant. Il est important que nos jeunes s'éloignent d'un messianisme spectaculaire et réalisent qu'un non de tous les jours est plus exigeant et héroïque qu'un grand NON qui cache ou précède immédiatement une reddition. Nul n'est besoin de brandir une machette pour dire non.
Nous voyons qu'il y a un lien entre sacrifice et maîtrise de soi. Au moment où nous cherchons à refonder notre société, je me rends compte que le sens de la retenue est une valeur importante de la démocratie. Il faut résister à de multiples tentations de répondre aux provocations, de relever des défis qui n'en sont pas toujours. Ceux qui ne sont pas capables de ténacité, de courage quotidien pour construire dans la durée et pour la durée, veulent s'affirmer dans l'instant, les polémiques et les affrontements. Sans maîtrise, nous sommes à la merci de l'intolérance et d'une dramatique répétition du drame rwandais. Nous pouvons le dire aujourd'hui parce que la maîtrise et la maturité ne peuvent plus être perçues comme des concepts idéologiques convoqués pour démobiliser les militants du changement. Il faut rendre hommage à Memel-Fotê de n'avoir pas, au nom de l'engagement, envoyé à l'abattoir les jeunes dont il avait la charge. Ces anciens élèves Lamine Fadika et Ezan Akélé ne me contrediront pas. Quel que soit leur parcours politique ultérieur, Memel-Fotê a fait gagner la nation ivoirienne.
C'est par la maîtrise qu'on peut se garder de ceux qui veulent vous conditionner avec le concept de manipulation. Que faire pour prouver qu'on n'est pas manipulé ? Polémiquer avec ses camarades de parti ? Provoquer des ruptures inopportunes ? Memel-Fotê y échappe en prônant ce qu'il appelle éthique de la parole , en montrant que la liberté n'est pas entropie, que les accords profonds (Projet de société) ne doivent pas pâtir de contradictions secondaires. Il nous rappelle surtout que l'essentiel, en toute chose, c'est de toujours rechercher la cohérence. Elle est la meilleure boussole pour le militant. Sans elle, l'histoire court le risque de bégayer et les acteurs de la dialectique sociale de trébucher dangereusement.
C'est la cohérence qu'il illustre en disant qu'il devait accorder son discours nationaliste à sa pratique en allant en Guinée, en assumant les risques de sa liberté, en portant le pagne, et en disant ce qu'il croit et pense. C'est la cohérence qu'il promeut en défendant l'autonomie des sujets et des objets, en montrant le caractère global du concept de Droits de l'Homme. La cohérence favorise la fidélité à soi et permet la probité intellectuelle. Sans elle, on ne peut comprendre ce qu'il a dit à propos de la fascination exercée par les problèmes d'ascendance dans les débats actuels. C'est toujours elle qui articule son double refus de la division et de l'idéologie concordataire, qui justifie son scepticisme face à l'éventualité d'une réconciliation sans principe. Ceux qui se sont mépris sur son compte sont surpris de l'entendre dire à propos de la candidature du Général Guéï Robert, je vais le combattre systématiquement, sérieusement, sévèrement mais fraternellement (Ivoir'Soir).
Cette valeur qu'est la cohérence, pourrait être mise en péril par les exigences de la politique ou de certaines considérations conjoncturelles. C'est cela qu'il pressent en disant Peut-être parce que je ne suis pas politique. C'est pour cela que les gens me trouvent bizarre (Ibid.). Pour ne pas céder à l'incohérence, il se replie dans le monde de la science. Comment le lui reprocher quand nous savons que demain nous aurons besoin de repère ? Qu'adviendrait-il si nous acceptions tous de déplacer toutes les bornes ? Memel-Fotê est de ceux qui doivent aider à mettre en cohérence la tactique et la stratégie, l'étape et la destination, aujourd'hui et demain. Ainsi nous nous garderons de faire de la navigation sans étoile .
CONCLUSION
Voici ma vision du Professeur Harris Memel-Fotê. J'espère n'avoir pas fait le kpakpato flagorneur. Il serait bien déçu de moi. Il a ses défauts et ses limites. Je n'ai pas voulu le diviniser en cherchant à les camoufler. Il me semble simplement que nous devons nous instruire de ses qualités, des leçons que sa vie nous donne. C'est à cela que servent les monuments qui, dans la totalité des événements historiques et la foule des chemins possibles, en choisissent un qu'ils nous proposent.
Nous sommes sans doute nombreux à avoir été sensibles à cette pointe d'amertume qui affleure à la fin de l'interview parce que ses enfants n'ont pas suivi sa voie. Que le maître s'apaise car nous sommes nombreux à vouloir l'approprier comme père , pour que la tradition de lutte se poursuive et triomphe au double niveau intellectuel et politique.
Professeur Séri Bailly
Extrait de Porteurs d'espoir (PP 137-144) à paraître.
Que puis-je dire de nouveau et d'original sur Harris Memel-Fotê ? Je me souviens que j'ai parlé de lui dès 1988, du temps du défunt Ivoire Dimanche. Il venait de soutenir sa thèse de doctorat d'Etat. Nous en avons dit, l'historien Pierre Kipré et moi, tout le bien que nous en pensions. Nous avons célébré l'exploit intellectuel qu'il venait d'accomplir. Un peu plus tard, à la suite d'un hommage que les intellectuels du FPI lui ont rendu à Dabou en 1992, à l'époque de Notre Temps, j'ai écrit une chronique intitulée Un aîné nommé Harris . J'ai même ensuite eu le plaisir de le présenter à un groupe d'élèves du Lycée Technique d'Abidjan qui lui a rendu visite à Mopoyem, son village. Bien plus tard, sollicité par une association d'étudiants préoccupés par leur formation intellectuelle et non occupés à s'étriper avec des machettes, j'ai fait une conférence pour le proposer comme le modèle d'intellectuel dont ils doivent s'inspirer. Pour reprendre la formule du poète, feu Bohui Dali, je dirai donc que j'ai plusieurs fois gravi la Memel montagne . Alors que dire de nouveau ?
Même si je ne peux rien dire de nouveau, il nous faut en parler. Notre société en a toujours besoin. Je me suis résolu à le faire parce que l'homme ne me l'a pas demandé et que moi-même je ne l'ai pas sollicité. Et puis l'actualité nous y invite. Les médias le remettent sous les feux de la rampe (Ivoir'Soir, Le Patriote) et la politique l'a interpellé à plusieurs reprises dans le déroulement de notre présente transition et notre entreprise de refondation.
Alors, pour que cet exercice soit utile, je dois m'efforcer de regarder au-delà de mes rapports personnels avec lui pour voir ce qui peut nous édifier tous en cette période précise de notre histoire nationale. Quelles valeurs nous enseigne-t-il au triple plan humain, culturel/scientifique et politique ?
I. GENEROSITE, FRAGILITE ET ASSURANCE
Trois principaux traits me semblent caractériser le personnage : la générosité, la fragilité mais aussi et surtout une assurance qui impressionne.
Sa générosité n'a rien à voir avec une affaire de distribution d'argent. Il s'agit des efforts continus qu'il ne cesse de déployer pour satisfaire les autres dans le domaine qui est le sien, la connaissance. Il partage sans retenue dans un banquet qui lui procure beaucoup de plaisir, si je m'en tiens à son visage qui s'illumine et à ses yeux qui brillent parfois de malice bien contenue. Au moment où nous donnons un visage torturé au bonheur, où nous croyons qu'il doit résulter forcément de la complexité, de la nouveauté, il se contente de joies simples dans le partage des idées. Aider l'autre à se documenter, à combler les lacunes de sa démonstration, à aller jusqu'au bout de ses possibilités, ne voilà-t-il pas des preuves de générosité?
Celle-ci transparaît dans son recours fréquent à l'ironie ou à l'humour. On est tellement habitué à son air grave qu'on ne peut imaginer à quel point il peut être taquin (naturellement avec ses congénères!). On imagine son ironie ou son détachement dans l'épisode de la fête de 1960 : lui qui avait souffert parce qu'il voulait l'indépendance, était debout en pagne à nous regarder bomber nos poitrines pour défiler, nous qui l'avons prise dans le dépit et la honte ! C'est avec le même sens de l'ironie qu'il parle de ses trois dates de naissance et du désordre philosophico-religieux sur lequel ont débouché les rapports entre la CCCE et le CNSP.
L'intention est ici sans doute de faire sourire l'autre, de susciter chez lui la complicité raffinée qui doit unir des hommes et des femmes de culture. Mais cela suppose qu'on tienne en grande estime son interlocuteur, censé saisir ce qui est juste esquissé et suggéré. Comment un tel homme pourrait-il ne pas respecter la dignité de son prochain, ses droits et ses choix? De là alors ce désir de toujours vouloir convaincre l'autre plutôt que de le contraindre, de l'amener à accoucher de lui-même par une écoute patiente et critique. De là aussi le refus de le condamner rapidement, sans argument.
D'où vient l'impression de fragilité qui se dégage alors de lui? Il est vrai que ces derniers temps, la conspiration de l'âge et de la maladie ont grevé ses ressources physiques. Mais auparavant, le fait de parler lentement et à voix basse pouvait faire croire qu'il était facile à faire ployer et à amener à composition. L'impression est confirmée dans l'interview d'Ivoir'Soir dans laquelle il dit avoir été envoyé à l'école parce qu'il ne savait ou ne pouvait pas grimper au palmier : "Laissez le aller à l'école parce qu'il est fragile".
A cette fragilité physique, s'ajoute une seconde qui pourrait être qualifiée de sociale. Celle-ci renvoie à son isolement apparent dans la société en raison des différentes incompréhensions dont il a fait l'expérience. N'est-ce pas que celles-ci sont source d'interrogation, de doute, et d'anxiété parfois? C'est le même effet que produit l'ostracisme, cette forme extrême de désaveu collectif.
Mais sa fragilité n'est qu'une apparence. C'est peut-être ici que sa résolution prend sa source et c'est pourquoi il ploie sans rompre. Son assurance s'explique par plusieurs facteurs dont on pourrait ne retenir que trois.
Elle tient tout d'abord au fait qu'il ne souffre pas de crise d'identité comme nombre d'entre nous. Il est en phase avec les siens. Il est à l'aise dans sa culture comme il l'est dans son pagne. Il se trouve donc que son isolement est très relatif car il a le secret de bien se faire comprendre de ceux qui ne sont pas allés à l'école des Blancs. Il est toujours au diapason de sa génération.
Elle vient ensuite de la conscience claire du niveau auquel il se situe. Sans suffisance aucune, il est convaincu qu'il faut agir pour la durée et non pour des victoires éphémères. Au demeurant, quand on n'a plus une réputation à asseoir, on est prêt à se rendre aux arguments des autres et à changer sans y être contraint.
Mais l'assurance provient surtout de sa grande capacité à subir la répression grâce à son grand désintéressement, à sa sobriété et à son dépouillement même. Il constitue un véritable modèle de détachement par rapport aux biens matériels. On ne peut le faire chanter pour des objets dont il est toujours prêt à se passer. Combien d'intellectuels de son niveau étaient capables et prêts en ces temps-là à aller effectivement vivre au village, d'attiéké et de poisson pêché par lui-même, c'est-à-dire de transformer l'exil en exode? Ne disait-il pas dans ces années 60 lourdes de menaces "Je peux aller au village, je peux cultiver du manioc, je peux faire de la pêche" ? Aujourd'hui, nos jeunes auxquels on parle de retour au village le vivent comme un terrible bannissement. Pour nombre d'entre eux, mieux vaut que la liberté s'abolisse en ville que saisir ailleurs la possibilité de son émancipation et de son salut.
Voilà donc quelques-unes des qualités morales de Memel-Fotê qu'on pourrait synthétiser en deux points, la générosité par le souci des autres et l'assurance qui permet de miser sur la durée. Elles lui ont permis de se réaliser au plan politique mais d'abord scientifique.
II. LA PASSION
DE LA SCIENCE
Quelles sont les manifestations de cette passion? Passons sur le nombre des écrits. C'est un militant infatigable de la cause de la science. Il a été ou est associé aux institutions de recherche et d'enseignement suivantes : IES, ILENA,APA dont il vient d'être nommé membre d'honneur, CODESRIA, GIDIS-CI, GIRESCA, Cahier du Nouvel Esprit, Lycée de Donka en Guinée (1959), Lycée de Cocody (1960-1962), Collège de France (1995-1996). Depuis 1992, il est membre de l'Académie Universelle des Cultures, avec des personnalités telles que Elie Wiesel, J. Attali, M. Béjart, G. Charpak, Umberto Eco, Nadine Gordimer, Yehudi Menuhin, Toni Morrison, Perez de Cuellar, Salman Rushdie, Aung San Suu Kyi, Wole Soyinka. Ceci justifie qu'il soit tout le temps sur les routes ou dans les airs, mettant bien souvent sa santé en péril au grand désespoir de ses proches.
On comprend alors comment il peut dormir en travaillant ou travailler en dormant : "Quand je veux élaborer, je dors et quand je dors les choses se mettent en place. (...) Mais je dors en pensant toujours". Son lit est encerclé par des livres. Cela ne veut pas dire qu'il en est prisonnier. Ces livres semblent se constituer pour lui en un cordon de sécurité, en une matrice de fécondité. De là vient qu'il renaît chaque matin à la science et à la pensée. Il est vivant parmi ses livres, parmi des auteurs qui ont vaincu le temps et l'espace, prenant son propre acompte d'immortalité.
Sa passion pour la science se manifeste aussi par la grande variété des domaines d'intervention : de l'économie à la littérature (et dans celle-ci de Rabemanajara à Hugo), de l'anthropologie à la biologie, de la religion à l'écologie, de la musique à la philosophie, de l'esthétique à la politique, des jeunes aux femmes, de l'esclavage aux Droits de l'Homme, de la démographie à la santé. On ne s'étonne donc pas de le voir se dresser, en chevalier preux et intraitable, sur le chemin de tous ceux qui veulent tuer la science.
Mais si je le propose comme modèle d'intellectuel, ce n'est pas pour une passion désordonnée de la science. C'est surtout pour sa manière d'exercer son métier d'intellectuel. Qui ne connaît sa rigueur dans l'organisation de sa pensée et la précision de son expression ? Jamais il ne parle sans que les parties soient totalisées et ordonnées en dimensions, niveaux et aspects. Cet humaniste est à l'aise avec le français, l'odjukru, sa langue maternelle, le latin, le grec, et l'anglais. Sur le chemin de la science, il faut toujours assurer ses pas et garder le cap de la cohérence, interne à chaque texte mais aussi globale, dès lors que tous les faits et rapports doivent s'articuler harmonieusement. Architecture du discours, équilibre intérieur, calme olympien !
Il s'agit moins de célébrer son érudition que de comprendre ses objectifs afin de se disposer à participer à leur promotion. En lisant bien son interview à Ivoir'Soir, on peut voir que son objectif principal est de nous aider à accéder à la modernité. C'est tout un programme ! Et la critique commence par notre rapport à la sorcellerie : Et puis, dans la croyance populaire, quand on dit que vous avez de grands sorciers, ça flatte les gens. C'est comme si on louait les Américains d'être des savants, des techniciens plus grands que les Allemands (Ivoir'Soir). Grâce à la modernité, par l'autonomie qu'elle procure (distance par rapport au parti, à l'ethnie, à la nation ) et la place qu'elle donne à la science, nous pourrons créer les conditions de l'identité (car il ne s'agit pas de se reproduire à l'identique mais de demeurer nous-mêmes en progressant), d'une nation démocratique, et de l'efficacité pour un développement durable. Ce métier d'intellectuel est donc difficile en raison de ses propres exigences. Il devient périlleux quand il doit s'articuler avec celui de citoyen.
III. LES VALEURS D'UN MILITANT
Si Memel-Fotê est un homme multiple, lequel nous est le plus utile aujourd'hui, du point de vue de la refondation dont nous parlons tous, certains avec foi et d'autres avec ironie ? Il me semble que c'est celui qui nous propose à la fois le sacrifice, la maîtrise et la cohérence, valeurs qui se dégagent de loin à la lecture de son interview accordée à Ivoir'Soir, journal qui, comme nous, le consacre monument ivoirien. En ces temps marqués par une inflation d'héroïsme, ce sont ces valeurs qu'il importe de rappeler.
Si la disposition à accepter les sacrifices donne de l'assurance, elle est, dans l'ordre politique, une condition incontournable de la liberté. On sait que le Maître a subi la répression et la prison. On ne trouve cependant aucune trace de ranc?ur ni de ressentiment chez lui. Il s'est privé bien souvent et a mis en jeu sa carrière universitaire et même sa vie. En citant ce proverbe qui dit La mort est devant, la mort est derrière. L'homme choisit le type de mort qu'il veut (Ivoir'Soir), il dédramatise l'engagement plutôt qu'il ne se donne comme héros. Il ne montre pas la mort comme un choix du sujet ou comme un objectif, même si elle est, selon sa formule, une capacité de l'homme (Ivoire Dimanche). Il nous dit tout simplement qu'il faut savoir l'accepter quand elle est une exigence de notre histoire. L'interview indique qu'il faut promouvoir la dimension ordinaire du sacrifice, loin des éclats et du spectacle. C'est à ce prix qu'on peut être persévérant. Il est important que nos jeunes s'éloignent d'un messianisme spectaculaire et réalisent qu'un non de tous les jours est plus exigeant et héroïque qu'un grand NON qui cache ou précède immédiatement une reddition. Nul n'est besoin de brandir une machette pour dire non.
Nous voyons qu'il y a un lien entre sacrifice et maîtrise de soi. Au moment où nous cherchons à refonder notre société, je me rends compte que le sens de la retenue est une valeur importante de la démocratie. Il faut résister à de multiples tentations de répondre aux provocations, de relever des défis qui n'en sont pas toujours. Ceux qui ne sont pas capables de ténacité, de courage quotidien pour construire dans la durée et pour la durée, veulent s'affirmer dans l'instant, les polémiques et les affrontements. Sans maîtrise, nous sommes à la merci de l'intolérance et d'une dramatique répétition du drame rwandais. Nous pouvons le dire aujourd'hui parce que la maîtrise et la maturité ne peuvent plus être perçues comme des concepts idéologiques convoqués pour démobiliser les militants du changement. Il faut rendre hommage à Memel-Fotê de n'avoir pas, au nom de l'engagement, envoyé à l'abattoir les jeunes dont il avait la charge. Ces anciens élèves Lamine Fadika et Ezan Akélé ne me contrediront pas. Quel que soit leur parcours politique ultérieur, Memel-Fotê a fait gagner la nation ivoirienne.
C'est par la maîtrise qu'on peut se garder de ceux qui veulent vous conditionner avec le concept de manipulation. Que faire pour prouver qu'on n'est pas manipulé ? Polémiquer avec ses camarades de parti ? Provoquer des ruptures inopportunes ? Memel-Fotê y échappe en prônant ce qu'il appelle éthique de la parole , en montrant que la liberté n'est pas entropie, que les accords profonds (Projet de société) ne doivent pas pâtir de contradictions secondaires. Il nous rappelle surtout que l'essentiel, en toute chose, c'est de toujours rechercher la cohérence. Elle est la meilleure boussole pour le militant. Sans elle, l'histoire court le risque de bégayer et les acteurs de la dialectique sociale de trébucher dangereusement.
C'est la cohérence qu'il illustre en disant qu'il devait accorder son discours nationaliste à sa pratique en allant en Guinée, en assumant les risques de sa liberté, en portant le pagne, et en disant ce qu'il croit et pense. C'est la cohérence qu'il promeut en défendant l'autonomie des sujets et des objets, en montrant le caractère global du concept de Droits de l'Homme. La cohérence favorise la fidélité à soi et permet la probité intellectuelle. Sans elle, on ne peut comprendre ce qu'il a dit à propos de la fascination exercée par les problèmes d'ascendance dans les débats actuels. C'est toujours elle qui articule son double refus de la division et de l'idéologie concordataire, qui justifie son scepticisme face à l'éventualité d'une réconciliation sans principe. Ceux qui se sont mépris sur son compte sont surpris de l'entendre dire à propos de la candidature du Général Guéï Robert, je vais le combattre systématiquement, sérieusement, sévèrement mais fraternellement (Ivoir'Soir).
Cette valeur qu'est la cohérence, pourrait être mise en péril par les exigences de la politique ou de certaines considérations conjoncturelles. C'est cela qu'il pressent en disant Peut-être parce que je ne suis pas politique. C'est pour cela que les gens me trouvent bizarre (Ibid.). Pour ne pas céder à l'incohérence, il se replie dans le monde de la science. Comment le lui reprocher quand nous savons que demain nous aurons besoin de repère ? Qu'adviendrait-il si nous acceptions tous de déplacer toutes les bornes ? Memel-Fotê est de ceux qui doivent aider à mettre en cohérence la tactique et la stratégie, l'étape et la destination, aujourd'hui et demain. Ainsi nous nous garderons de faire de la navigation sans étoile .
CONCLUSION
Voici ma vision du Professeur Harris Memel-Fotê. J'espère n'avoir pas fait le kpakpato flagorneur. Il serait bien déçu de moi. Il a ses défauts et ses limites. Je n'ai pas voulu le diviniser en cherchant à les camoufler. Il me semble simplement que nous devons nous instruire de ses qualités, des leçons que sa vie nous donne. C'est à cela que servent les monuments qui, dans la totalité des événements historiques et la foule des chemins possibles, en choisissent un qu'ils nous proposent.
Nous sommes sans doute nombreux à avoir été sensibles à cette pointe d'amertume qui affleure à la fin de l'interview parce que ses enfants n'ont pas suivi sa voie. Que le maître s'apaise car nous sommes nombreux à vouloir l'approprier comme père , pour que la tradition de lutte se poursuive et triomphe au double niveau intellectuel et politique.
Professeur Séri Bailly
Extrait de Porteurs d'espoir (PP 137-144) à paraître.