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Le Temps
· 13 min de lecture

S.E.M. Pierre Kipré (Ambassadeur de Côte d`Ivoire en France) à coeur ouvert: Ce que Sarkozy m'a dit de Gbagbo

Enseignant, syndicaliste, ancien ministre de l'Education nationale, Pierre Kipré a remis ses lettres de créance au Président français, Nicolas Sarkozy, le 22 avril dernier. Il devient le 3e Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la Côte d'Ivoire en France, sous le mandat du Président Gbagbo. Interview exclusive !

Est-ce que votre nouvelle fonction d`Ambassadeur pourra cadrer avec votre personnalité, étant donné que vous n'avez pas pour habitude de manier la langue du bois. Enseignant, vous portez désormais la veste de diplomate. Pensez-vous pouvoir mener à bien votre mission surtout que les rapports entre la Côte d`Ivoire et la France ne sont pas totalement au beau fixe ?
La question que vous me posez est à la fois simple et difficile. Simple parce que, dans l`imagerie générale, cette image que je me suis donnée paraît sympathique aux yeux de mes compatriotes. Généralement, les diplomates arrondissent les angles. Mais si M. Pierre Kipré laisse le naturel l`emporter sur ce que l`on attend du diplomate, c`est que cela est nécessaire. Donc, pour répondre à votre question, je dirais à première vue que cela ne pose aucun problème. Il n`y a pas de problèmes parce qu`il y a un langage diplomatique à travers un certain nombre de formules toutes faites qu`il suffit de reformuler. Il y a un langage diplomatique par rapport à un principe qui est la porte ouverte à toute négociation. Donc, si vous avez en face de vous un interlocuteur d`un autre pays qui, lui, n`est pas diplomate, mais qui dit des insanités sur votre pays hors micro, vous pouvez répondre et lui dire ce qui est. D`autres, tels que les diplomates aguerris, diront : Monsieur, je considère que je n`ai rien entendu. Mais si l`autre fait fi, alors, le diplomate dira, Monsieur je proteste. Ce sont là des formules convenues. Et beaucoup de diplomates, surtout, ceux ayant embrassé la carrière, maîtrisent cette langue de bois. Mais tous ceux qui sont ambassadeurs ne sont pas forcément des diplomates de carrière. La fonction d`ambassadeur est une fonction certes technique, mais c`est aussi et surtout une fonction politique. Qui vise trois objectifs en général. Le premier étant de défendre les intérêts de votre pays et surtout les intérêts de celui qui vous envoie et qui est le chef de l`Etat. En même temps, c`est une marque de confiance dans les rapports entre votre pays et ce pays étranger. Deuxième fonction, c`est que depuis l`antiquité, on a toujours souhaité que les rapports entre les peuples soient des rapports pacifiques ou pacifiés. Donc, on envoie quelqu`un pour arranger les choses. Troisième fonction, c`est d`expliquer à celui qui vous a envoyé, ce qui se passe pour éclairer sa décision dans les rapports entre les deux Etats. Si dans l`exercice de la tâche qu`on m`a confiée, il m`apparaît que l`on agresse mon pays, je ne passerai pas par quatre mille chemins pour le dire. Je ne me contenterai pas de faire des surconvolutions. Non, je le dirai aussi net. Je réagirai. Si tu m`as giflé, je répliquerai. Donc vous ne serez pas diplomate ?
Je serai diplomate pour autant que l`on respectera mon pays. Ça, ce n`est pas négociable. Mais nous avons quand même été à l`école. Et nous avons atteint un certain niveau de maîtrise de la langue française. Donc, nous utiliserons tout ce qui est dans notre bagage pour dire ce qu`il en est. Vous savez, j`ai été reçu par une personnalité à qui j`ai demandé une audience dans le cadre de la normalisation de nos rapports. Dès que j`ai commencé à parler, Monsieur ne me laisse même pas terminer ma phrase. Et me dit : "Oui Monsieur l`ambassadeur, moi je suis connu pour mon franc parler, mon langage de vérité. Votre pays est anti français. Aujourd`hui, nous essayons d`arranger les choses, mais on vous sait anti français". Je l`ai laissé parler pendant dix minutes. Après quoi, je l`ai remercié de m`avoir interrompu. Avant d`ajouter que je constate qu`il y a encore des frustrations. Cependant, je voudrais vous dire que mon pays est ce qu`il est. Mais c`est mon pays. Même les élections dont vous parlez, nous ne les organisons pas pour vous mais pour nous. Que cela vous plaise ou pas. Parce que je trouve tout à fait incongru qu`à peine arrivé, alors que je parle de normalisation, que vous teniez un discours conflictuel qui n`est plus d`actualité. Je demande donc la permission de me retirer. Et lorsque vous serez prêt, nous discuterons. Voici ce que je lui ai dit simplement. Du coup, je n`ai plus eu à le laisser parler parce que chaque fois qu`il disait un mot, je répliquais immédiatement. J`étais avec un de mes collaborateurs qui, lui, est diplomate de carrière. Chaque fois que je parlais, il me donnait des coups de pied pour m`empêcher de dire ce que je pensais. Et je lui ai dit, non, ne me donne pas des coups de pied, il faut qu`on se dise la vérité. Même si elle est crue ?
Oui, même si elle` crue. Il faut le dire quand c`est nécessaire. Et c`est ce que j`ai dit à mon interlocuteur. Du coup, l`homme a vu que je pouvais descendre dans la fange. Et il s`est excusé parce qu`il n`avait pas respecté lui-même deux choses importantes. La courtoisie non seulement dans le comportement mais aussi dans le langage. Donc il a constaté que je pouvais être moi aussi discourtois. Je vous dis tout cela parce que le Kipré qu`on a connu et qui est enseignant, avait l`obligation du fait de sa fonction d`enseignant, de dire l`histoire vraie, de dire les choses telles qu`elles sont. Car en histoire, si on dit que Houphouët-Boigny est mort, l`historien ne vous dira pas qu`il dort ou autre chose. Il vous dira qu`il est mort. C`est ça, notre formation. Donc, l`enseignant que j`étais se devait de tenir un discours scientifique attesté par des documents. Ensuite, je suis devenu ministre de l`Education nationale. Et j`étais en rupture avec les choses de cette nature. D`ailleurs, j`ai voulu toujours être en rupture avec ce qui se faisait auparavant parce que j`estimais que je n`étais pas ministre de l`instruction publique mais ministre de l`Education de la nation. Donc, il me fallait dire à mes compatriotes, même quand cela devait faire mal, que ça, ce n`est pas une bonne ligne. On pouvait critiquer, estimer que je sortais des clos, mais il était nécessaire dans l`acte de l`éducation, que l`on dise aux parents comme aux élèves, ce qui nous paraît simple, juste. Donc le langage de vérité m`a toujours poursuivi. Mais le langage de la vérité ne fait pas bon ménage avec le langage de la diplomatie. Parce que, quand on vous écoute, on se rend compte que vous avez quitté le Kipré Ambassadeur pour vous revêtir de vos vieux habits d`enseignant qui aime le langage de vérité. Pensez-vous pouvoir améliorer les relations entre la France et la Côte d`Ivoire devenues depuis la crise, exécrables, étant donné que vous avez décidé de faire primer votre personnalité d`historien sur celle du diplomate ?
Je pense que oui. Parce que la France est l`un des pays qui a été forgé par l`histoire et je connais son histoire. Je ne comprends pas, que sachant ce qu`elle a été, qu`elle puisse regarder un autre pays autrement que par le produit de l`histoire. Et c`est déjà arrivé à un haut niveau. Je ne vous dirai pas à quel niveau. Un homme politique français m`a dit qu`est-ce que vous pensez de la déclaration de Sarkozy à Dakar, vous qui êtes historien, surtout un spécialiste de l`Afrique. Je lui ai dit que le Président Sarkozy n`est pas parti pour faire un cours d`histoire, bien que ce soit à l`Université. Il a tenu un discours non pas d`historien, mais un discours d`homme politique. Nous ne pourrons donc pas apprécier son discours à l`aune de nos connaissances d`historiens. Il n`est pas venu présenter une thèse. Nous devons donc analyser son discours politiquement. et c`est comme ça que je me propose de fonctionner. Parce que l`avantage d`avoir fait des études d`historien, c`est que l`histoire prédispose à l`analyse des situations politiques. Si vous faites un petit effort, vous pouvez comprendre un certain nombre de choses. Mais ce n`est pas tous les jours qu`il faut répliquer immédiatement à toute attaque. Tout est une question d`opportunité. Tout est aussi une question de rapport de force du moment. Quelle est votre nouvelle recette diplomatique pour rapprocher la France de la Côte d`Ivoire ?
D`abord, beaucoup de pragmatisme, beaucoup de rencontres. Beaucoup d`écoutes aussi parce qu`ils ont quelque chose à nous reprocher. Il y a quelque chose sur lequel je me propose d`insister. C`est un déficit de connaissance sur la Côte d`Ivoire. Le français moyen ne sait pas où se trouve même la Côte d`Ivoire. Et quand on vient lui dire que c`est un pays auquel on a tout donné et qui, aujourd`hui, nous hait, ce dernier est prêt à croire. Pourquoi ne ferions-nous pas l`effort de faire connaître notre pays de manière à mieux le faire apprécier. Je discutais avec un homme politique français juste avant de venir. Qui me disait, tu sais, il n`y a plus cette situation conflictuelle permanente entre le Président Gbagbo et le Président de la République française. Je lui ai dit, non, complétez votre phrase. Dites plutôt entre le Président Gbagbo et le Président Sarkozy. Il m`a répondu que c`est la même chose. J`ai répliqué pour dire non, ce n`est pas la même chose. Voyez-vous, en Côte d`Ivoire, tous ceux qui sont nés le 1er janvier 1990 ont 18 ans aujourd`hui. Et c`est à cette même date qu`il y a eu le multipartisme en Côte D`ivoire. Et c`est en ce moment que la vie politique ivoirienne a chamboulé et ces enfants ont l`âge de voter. Ceux qui sont nés le 7 décembre 1993 ont 15 ans. Et ceux-là, ont au moins entendu le nom de Houphouët-Boigny. Mais aucun d`eux n`a vu Houphouët si ce n`est en photo. Ce sont donc, les enfants de la génération nouvelle. Ceux qu`on appelle presque la génération Gbagbo?. Ceux-là sont en train de devenir adultes. Vous ne pouvez donc pas porter un regard sur ce pays de la même manière. Parce que plus de 70% de ces enfants ont moins de 35 ans et 80% de ces derniers peuvent se former du CP1 jusqu`au doctorat sans quitter la Côte d`Ivoire. Sans avoir un seul professeur français. Ils ne vous connaissent donc pas. Ils ne connaissent pas également la France. Mais ils en ont entendu parler. Il y en a qui ont peut être fait des voyages en France. Mais cela ne suffit pas pour connaître un pays. Donc, ces jeunes-là considèrent la France dont on dit qu`elle est l`amie de la Côte d`Ivoire. Ces derniers veulent donc voir la France agir aux côtés de la Côte d`Ivoire. Ce qui fait qu`à chaque fois qu`un acte posé par la France semble inamical, ils réagissent. Car, ils n`ont pas le même regard que ceux d`une autre génération sur les rapports entre la France et la Côte d`Ivoire. D`autant plus qu`ils aimeraient être amis à tous les pays. Voilà le type d`explication que nous devons faire en tant que diplomate.
L`objectif étant qu`après les situations très compliquées qu`on a eues et puisque nous sommes d`accord pour que les relations se normalisent, pour qu`elles redeviennent amicales comme elles l`étaient avant, alors chacun fait des efforts. Et Dieu merci, moi je peux l`attester, le regard que le Président Sarkozy porte sur la Côte d`Ivoire aujourd`hui, n`est pas hostile. Il a un regard très pragmatique qui va dans le sens de ce que nous souhaitons
C`est lequel ?
Celui de rapports amicaux. A l`inverse, le Président Gbagbo a lui aussi, un regard de tout ce qu`il y a de plus correct. Il n`y a donc pas de raison de maintenir une situation de conflit. Maintenant, chacun de ces deux chefs d`Etat, en fonction de ses stratégies, va accélérer ou ralentir. Aujourd`hui, une bonne partie de la classe politique française et une bonne partie des milieux d`affaires, attendent les résultats des élections que nous organiserons très bientôt. Tout comme nous aussi, lorsqu`il y avait les élections françaises l`année dernière, nous avons été des milliers d`Ivoiriens à attendre les résultats. Donc chacun, en fonction de ses intérêts, analyse l`évolution de l`autre et s`engage prudemment. Voilà ce que je puis dire sur cette question à la fois simple et difficile. Après votre nomination, il a semblé que les autorités françaises peu satisfaites attendaient de vous recevoir seulement après les élections en Côte d`Ivoire. Aussi, cette gêne se serait traduite par le fait d`avancer la date de présentation de votre lettre de créance le 22 avril, au lieu du 24 avril comme initialement prévue. Que s`est-il réellement passé ?
C`est une très bonne question pour apaiser les compatriotes. Il n`y a rien de tout cela. C`était tout simplement une question de calendrier. Le Président Sarkozy a son style. Il veut impulser l`action, bref, il veut être présent. Parce que pour la présentation des lettres de créance, il faut que le Président soit présent, avec à ses côtés, le Secrétaire général de l`Elysée ou le ministre des Affaires étrangères donc, c`était juste une question de calendrier. Au-delà, pour bien faire comprendre les choses à nos compatriotes, il y a des usages diplomatiques et des conventions. Lorsqu`on change d`Ambassadeur, le pays qui veut le faire écrit au pays hôte pour dire : "celui que je vous ai envoyé, je veux le faire revenir et envoyer à sa place, quelqu`un d`autre. Voici son CV, voici ce qu`il a fait ". Et le pays d`accueil analyse le dossier, fait des enquêtes et conclut par exemple que : "si vous pouvez trouver quelqu`un d`autre que celui que vous nous proposez, ça nous arrangerait ". En clair, on ne veut pas de lui. Parce qu`il est comme ci, ou il a fait ça, etc. c`est un refus diplomatique. Pour eux, si on peut choisir quelqu`un d`autre, ce serait l`idéal. Dans mon cas, le dossier est parti. Ils ont fait leurs enquêtes et ils ont écrit au Président Gbagbo, pour dire : "celui que vous nous proposez, nous l`acceptons. Nous acceptons donc qu`il vienne vous représenter chez nous, dans votre Ambassade". Ils donnent leur agrément. C`est à partir de cet instant, que le Président de la République (Côte d`Ivoire) signe le décret de nomination. Tant que le chef de l`Etat ne reçoit pas l`agrément, l`accord du pays hôte, il ne signe pas de décret. A partir du moment où vous êtes nommé dans un poste, vous êtes Ambassadeur agréé. C`est seulement, lorsque vous présentez votre lettre de créance que vous êtes appelé maintenant, par le pays hôte, Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, parce qu`à ce moment-là, tout acte que vous posez dans le pays hôte, engage votre pays. S`il y a des documents à signer, votre pays peut ne pas envoyer de ministres et vous laisser le soin de le faire.
Il y a eu récemment une convention financière à signer à Paris. Mais comme je n`avais pas encore présenté mes lettres de créance, c`est mon premier conseiller, chargé de l`intérim et dont la signature est déposé dans tous les ministères en France, qui a signé. Maintenant que j`ai présenté mes lettres de créance, s`il y a des documents, les signatures de mon 1er Conseiller aux Affaires étrangères sont automatiquement annulées. Je peux signer maintenant tout acte entre la France et la Côte d`Ivoire. Voilà très simplement le point. Il n`y a donc pas eu d`entourloupe. C`était un simple problème de calendrier. Combien de temps a duré votre présentation des lettres de créance ? Que vous a dit exactement le Président Sarkozy ?
Je ne vous dirai pas dans les détails, ce que le Président Sarkozy m`a dit. Mais c`était réconfortant : le Président de la République française m`a très bien reçu. Pour la petite histoire, il m`a reçu en troisième position, alors que nous étions huit (8) diplomates de pays différents à présenter nos lettres de créance. C`est-à-dire, avant le nouvel Ambassadeur du Brésil, du Madagascar et d`autres représentants de grandes puissances. D`après ce que j`ai appris, c`est à la demande express du Président Sarkozy, lui-même, que j`ai été mis en troisième position sur la liste du protocole français. Il a ainsi voulu donner un signe amical à son homologue ivoirien. C`est bien entendu, sur la question des rapports entre la Côte d`Ivoire et la France que nous avons échangé. Cela a duré 10 mn. Alors que pour certains, cela n`a duré que 5 mn
Vous considérez cela comme un privilège ?
C`est un signe également d`amitié. Le protocole français n`est pas comme celui de chez nous où il y a échange d`allocutions. Là-bas, vous remettez vos lettres et le Président vous emmène dans son salon, en présence du Secrétaire général de l`Elysée, où vous discutez avec lui (Sarkozy). Et nos discussions ont été vraiment très enrichissantes. Il m`a semblé, et le Président Sarkozy a dit, je n`ai pas de raison de ne pas le croire, " apprécier beaucoup les déclarations du Président Gbagbo à propos de la coopération entre la France et la Côte d`Ivoire ". C`est vraiment un signe amical. Et la diplomatie est faite de signes.

Entretien réalisé par
Noura Cissé, Douh L. Patrice, Yacouba Gbané, Frimo Koukou, Germain Séhoué, Simplice Allard, Simplice Zahui, Tchè Bi Tchè
Coll. Coulibaly Gninlkita (Stg)

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