Bceao, Uemoa... : Banny sort de sa réserve
Pour la première fois, depuis son départ de la BCEAO et de la Primature, l'ancien gouverneur et ex-Premier ministre, fait le bilan de ses mandats respectifs. Première partie.
M. le Gouverneur, vous venez de faire valoir vos droits à la retraite. Dans quel état se trouve la Banque centrale des Etats de l`Afrique de l`Ouest au moment où vous la quittez ?
Ecoutez ; il n`y a pas d`âge limite pour exercer la fonction de Gouverneur. Cependant, il est vrai, j`ai cessé mes fonctions ou plus exactement, j`ai décidé de ne pas solliciter un autre mandat. J`ai écrit, à cet effet, au Président Compaoré en sa qualité de Président en exercice de la Conférence des Chefs d`Etat de l`Uemoa, le priant d`en informer ses pairs. C`est donc chose faite en ce qui me concerne. Maintenant, dans quel état se trouve la Bceao au moment où je quitte mes fonctions ? Sans tomber dans la complaisance ou l`auto-satisfaction, je peux affirmer que la situation est bonne. Je laisse une institution monétaire crédible qui mérite son appellation de Banque centrale. A cet effet, les observateurs les plus neutres, mais aussi les plus sévères et les plus avertis, le reconnaissent. En Afrique, parmi les institutions monétaires qui méritent cette appellation, la Bceao fait partie du "trio gagnant" aux côtés de la Reserve Bank d`Afrique du Sud par exemple. Je laisse aussi une entreprise dont la situation financière est excellente. Je laisse une entreprise monétaire dont les ressources humaines sont de qualité. Tout cela n`a pas toujours été ainsi, croyez-moi. Car nous avons traversé des moments difficiles qui ont nécessité de déployer beaucoup d`effort et de consentir beaucoup de sacrifice. Aujourd`hui, les eaux sont plus calmes, au point où certains Chefs d`Etat nous ont fait le reproche d`avoir conduit la Banque centrale dans cette situation : " trop riche ", disaient-ils. Paradoxe que voilà ! Je préfère cette situation à celle qui était la nôtre, il y a 15 ou 20 ans en arrière. Bref, la situation monétaire et financière est bonne au moment où je la quitte. Au total, j'ai conscience que j'ai bien défendu les couleurs de l'Union et partant, de la Côte d'Ivoire. Les chiffres sont là pour l`attester : réserves de changes, crédits à l`économie, crédits aux Etats, masse monétaire, fonds propres, etc. pour ne retenir que ces quelques indicateurs monétaires et financiers. Ainsi la situation monétaire de l`Union est des plus solides, aujourd`hui. Mais, on ne peut en dire de même de la situation économique. Dans la dialectique entre situation monétaire et situation économique, il faut toujours faire en sorte que la situation monétaire reflète la situation économique. Ainsi, la santé monétaire devrait se retrouver dans l`économie. Santé monétaire et santé économique doivent aller de pair. C`est tout l`art du pilotage de la politique monétaire de faire en sorte qu`il n`y ait pas de décalage de longue durée entre situation monétaire et situation économique. Dans le cas de notre Union, et cela n`est pas une situation nouvelle, nous observons, nous l`avons observée par le passé, que la situation monétaire est saine, alors que l`on ne peut pas dire autant de la situation économique qui demeure fragile. Taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) faible, finances publiques précaires, tout ceci comporte des risques
De dévaluation ?
Je n`ai pas prononcé ce mot. Il y a des risques, dis-je ! Evidemment, si la monnaie est durablement plus forte que l`économie, la tentation est grande de dire qu`il y a une surévaluation de la monnaie par rapport aux actifs économiques. Mais, cela ne conduit pas à la conclusion qu`il faille, automatiquement, recourir à la solution d`affaiblissement de la valeur de la monnaie. Pour moi, cela veut dire d`abord qu`il faut renforcer l`économie. A cet égard, je reste persuadé qu`il y a encore des marges de croissance ; nos politiques économiques doivent être de nature à rendre l`économie plus forte, afin que la valeur de la monnaie en soit le reflet acceptable. Ces marges de croissance, l`économie de l`Union ne les a toujours pas capitalisées, malgré un précédent ajustement monétaire. Et l`intégration économique a un train de retard sur l`intégration monétaire. Au début des années 1990, notre région a connu cette situation qui, à certains égards, et je pèse mes mots, pourrait ressembler à la situation que nous traversons aujourd`hui ; à savoir faiblesse de la croissance économique, surévaluation de la monnaie. Nous avions pensé qu`il fallait renforcer l`intégration économique pour qu`elle soit au niveau de l`intégration monétaire qui était déjà faite, depuis plus de 40 ans. C`est donc ainsi que le traité de l`Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) dont j`ai été l`un des promoteurs, pour ne pas dire le promoteur au niveau de la BCEAO, a été signé. Evidemment, ce sont les chefs d`Etat qui décident, mais sachez que l`UEMOA est partie de la Banque Centrale des Etats de l`Afrique de l`Ouest. Notre analyse était donc celle-là que vous faites, aujourd`hui. En effet, alors que nous étions dans une zone monétaire parfaitement intégrée, la zone économique n`existait pratiquement pas. La zone économique créée, même les politiques économiques régionales (PER) n`ont pas permis de corriger le déséquilibre, avec la situation monétaire. Beaucoup de choses ont été faites, depuis 1994-95, en particulier au niveau de la législation, de la réglementation économique. Nombre d`initiatives ont été prises, également, pour créer un environnement économique qui favorise l`intégration. Maintenant, il faut meubler ce cadre normatif par des politiques sectorielles communes de productions et d`échanges. L`enjeu, aujourd`hui, c`est la mise en ?uvre de la politique de production communautaire, que ce soit dans les domaines agricole, industriel, de l`aménagement de l`espace communautaire, du renforcement des capacités humaines prévu dans le traité fondateur de l`UEMOA. C`est cela qu`il faut faire pour créer un espace intégré, de production et d`échange qui correspondent à l`espace monétaire commun. L`heure est à l`action, il faut donc agir et vite. On agit déjà, peut-être le faisons-nous mal ou pas suffisamment ; alors, il faut le reconnaître et aller vite, afin de créer l`espace économique commun, le seul qui pourra nous amener à atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) ; c`est-à-dire atteindre un taux de croissance d`au moins 7% pour espérer réduire de moitié la pauvreté sur le continent à l`horizon 2015. L`Afrique en est loin, la zone ouest-africaine francophone est encore plus loin. Il faut constater notre retard en la matière et prendre véritablement les dispositions nécessaires pour corriger cela. Un autre constat qu`il convient également de faire, c`est que l`assainissement des finances publiques, sous la surveillance de la Banque centrale, n`a pas non plus été effectif. Résultat, 13 années après la dévaluation du franc CFA, les Etats de l`Union font face encore à des difficultés, au niveau des finances publiques. C`est vrai qu`en matière de convergences budgétaires et d`assainissement de finances publiques, on n`a pas fait beaucoup de progrès. Cependant, certains pays ont fait des progrès extraordinaires en matière d`assainissement des finances publiques. Je veux parler du Bénin, du Mali, et même du Sénégal, pays qui, avant ces deux dernières années, avait une bonne situation des finances publiques ; également le Burkina, etc. En revanche, d`autres n`ont pas connu les mêmes succès. C`est le cas de la Côte d`Ivoire, du Togo, de la Guinée-Bissau et du Niger. En Côte d`Ivoire, nous avons encore des difficultés. Même si nous avons des ressources économiques qui font que nous arrivons à payer certaines dépenses courantes essentielles, en particulier les salaires. Mais, il faut que les Ivoiriens comprennent que cet effort, qui est fait à l`égard des fonctionnaires, n`est pas fait proportionnellement à l`égard du reste de l`économie nationale. Le gâteau ne suffit pas pour tout le monde ! Aujourd`hui, nous avons une situation des finances publiques des plus difficiles, puisque nous avons, par exemple, des arriérés de paiement à l`intérieur, -il s`agit des entreprises auxquelles l`Etat doit et qu`il ne peut pas toujours payer entièrement et à temps-, qui affecte la croissance économique. Heureusement, effectivement, qu`il y a ce dynamisme naturel ! Ici donc, comme dans la plupart des Etats de notre Union, l`assainissement des finances publiques demeure la problématique essentielle. Dit ainsi, on dirait que les Etats sont les seuls à porter la responsabilité dans cette difficulté financière. Ce n`est pas l`avis des Chefs d`Etat qui, vous le savez, ont reproché à la Banque centrale de pratiquer une politique monétaire qui ne soutient pas les économies des Etats membres Je ne sais pas trop techniquement ce que cela signifie. Je peux toutefois dire que cette manière de faire de la politique monétaire a été abandonnée, depuis longtemps dans les pays qui ont une monnaie sérieuse. C`est d`ailleurs pour cela que l`on a coutume, désormais, de dire que faire de la politique monétaire, c`est envoyer des messages. Par ailleurs, l`historique de l`intervention de la Banque centrale a montré que de 1975 à 1990, nous avons fait du financement direct ; que ce soit pour la commercialisation des produits agricoles, café, cacao et autres; le financement direct d`un certain nombre d`investissements fait par l`Etat, à travers l`article 15 des statuts de la Banque centrale qui permettait aux Etats de tirer sur la monnaie, pour financer des investissements sociaux : l`hydraulique villageoise en Côte d`Ivoire, par exemple, dans les années 80, a été financée par ce moyen ; dans d`autres pays aussi, comme le Niger, le Burkina Faso, etc. Financement direct encore de l`économie et de l`Etat en ce qui concerne les besoins de trésorerie des Etats et des banques, etc. Résultat de cette politique d`intervention direct: nous nous sommes retrouvés avec un endettement colossal de l`Etat et des banques dans le portefeuille de la Banque centrale, que ni les uns ni les autres ne pouvaient rembourser
Ne pouvait-il qu`en être ainsi si la Banque centrale, elle-même, n`a pas su encadrer ce financement ?
C`est plutôt facile à dire. Il s`agissait de droits de tirage au titre de l`Article 15 des statuts de la BCEAO par exemple, avec, évidemment, l`engagement de rembourser. C`est cela l`encadrement. Car, ici comme ailleurs, droits et devoirs vont de pair. Mais, si les Etats ne remboursent pas, la Banque centrale n`a pas de bataillon pour les y contraindre. On s`est donc retrouvé avec un portefeuille très alourdi. Souvenez-vous, la crise du système bancaire est aussi intervenue à cette époque-là, à cause de cette politique d`intervention directe de la Banque centrale dans l`économie. Depuis lors, nous avons fait des réforme, et nous sommes passés aux mécanismes indirects, notamment, par le marché. Nous avons créé un marché de l`argent à court terme : c`est le marché monétaire dans lequel la Banque centrale est présente, pour permettre aux offres et demandes de se rencontrer. Sous mon impulsion, nous avons également mis en place un marché financier avec un compartiment de Bourse des valeurs. Ainsi, la banque centrale n`intervient désormais que pour ajuster les déséquilibres, faire l`appoint. En cas, par exemple, d`insuffisance des sommes mobilisées par rapport au volume recherché. A l`inverse, lorsque offres et demandes se rencontrent sur le marché et que l`on constate qu`il y a trop de liquidité sur le marché, susceptible de créer des perturbations, du genre sortie de devises, hausse des prix, etc., alors la Banque centrale intervient pour absorber le surplus. C`est ce que font, maintenant, toutes les banques centrales. Par ce mécanisme, la Banque centrale facilite la mise des ressources à la disposition des acteurs économiques demandeurs, y compris l`Etat. Aujourd`hui, c`est grâce à cette politique que les Etats financent leurs besoins de trésorerie. Ils font des interventions sur le marché, sous forme d`emprunts obligataires, par exemple, ou de bons de Trésor. Au total, la Banque centrale a changé sa forme d`intervention, mais elle est toujours présente dans le marché de l'argent de la zone.
La Banque centrale vit une " ère de changement de génération ". En même temps que vous, est partie de l`institution la dernière génération des pionniers de l`africanisation. Cette mutation ne comporte-t-elle pas de risque ? Surtout dans un contexte économique qui présente des risques d`un nouvel affaiblissement de la monnaie.
Je vous ai dit au départ que nous avons laissé une institution monétairement saine, financièrement saine et humainement solide. Ce dont nous sommes le plus fiers, du moins en ce qui me concerne, pour avoir participé à l`ensemble de cette politique, c`est la qualité des ressources humaines que nous avons laissées à la Banque centrale. Nous avons, dès les années 75, mis en place une politique de formation. Nous avons donc créé un centre de formation qui a formé des cadres d`une haute compétence. Tenez, une confidence : un d`entre eux est Président de la République du Bénin, Yayi Boni. Il fait partie de la troisième génération des jeunes cadres que nous avons formés. Beaucoup d`entre eux, sont des ministres éminents. Il y en a un qui est directeur du département Afrique au FMI, c`est Abdoulaye Bio Tchané; un autre est ministre d`Etat au Bénin, c`est Pascal Koupaki. Je peux en citer d`autres encore comme Jean-Baptiste Compaoré, ministre de l`Economie et des Finances, au Burkina Faso. D`autres, en Côte d`Ivoire, ont occupé des fonctions importantes : Alassane Ouattara, Kablan Duncan, Niamien N`Goran, Mme Viviane Zunon Kipré et Koné Tiémoko sont des pionniers et sont aujourd'hui retirés. Aman Ayayé, Yao Sahi... (Excusez du peu) font partie des jeunes que nous avons formés. Il y a de la ressource et des hommes de qualité. Donc, je ne suis pas inquiet et il n`y a pas à être inquiet.
Il y a certes de la ressource humaine de qualité, mais la Banque vit un contexte marqué par l`aménagement de certains dispositifs de gestion. Notamment en ce qui concerne le compte d`opération et le taux de rémunération des dépôts. Ce sont des choses que vous avez négociées et qui mettent la Banque en présence de nouvelles exigences en matière de politique monétaire Les nouvelles exigences de politiques monétaires, dont vous parlez, ont été effectivement préparées. Soigneusement, d`ailleurs. D`abord par la formation des hommes. Et ce sont les jeunes générations qui, par la suite, ont conduit ces réflexions. Notamment les évolutions du dispositif de gestion des réserves que nous avons signé avec le Trésor français dans le cadre de l`aménagement monétaire qui existe entre nous et la France et auquel vous faites référence. Ces dispositions indiquent, depuis les années 60, que 65% de nos réserves de changes sont déposés auprès du Trésor français. Nous avons pensé, en ce qui nous concerne, que plus de 40 ans après, nous avons maintenant une connaissance certaine des mécanismes du marché des changes et que, au lieu de 35%, nous pourrions faire un partage équitable. Et c`est moi-même qui ai proposé que la partie gérée par les Africains, qui était jusque-là de 35%, passe à 50%. Je dois dire, au passage que, curieusement, je n`ai pas compris pourquoi certains Chefs d`Etat ont pensé que c`était une mauvaise chose. Probablement que tout ceci n`a pas été bien compris.
Et si ce mécontentement traduisait une crainte liée à ce que leur Banque centrale se trouve en face de plus de responsabilité et au fait que les Etats soient eux contraints à plus de rigueur dans la gestion de leurs ressources ?
Je considérais que nous étions, de plus en plus, en train de récupérer notre indépendance, en gérant nous-mêmes la moitié de nos réserves, comme les autres banques centrales le font. Les Français d`ailleurs n`y ont vu aucun inconvénient. Les 65% au moins déposés en compte d`opération, dans certaines circonstances, leur coûtaient cher en intérêts. Lorsqu`il y avait des fluctuations de changes, le Trésor français devait compenser. A cause du fait que le taux servi sur le compte d`opération était meilleur, on déposait parfois jusqu`à 90% des réserves. Cela aussi m`a été reproché. Une certaine année, la Banque centrale a engrangé près de 190 milliards de F CFA que nous avons mis en réserve et sur lesquels nous avons voulu financer des projets communautaires, la Banque régionale de solidarité (BRS) notamment. Cela aussi m`avait été reproché. Bref, pour en revenir à votre question, oui, ces évolutions ont été préparées par les cadres que nous avons formés. Et je n`ai aucune inquiétude sur leur capacité à gérer cela. Il faut leur faire confiance ; c`est important ! Il faut que les chefs d`Etat leur fassent confiance ; que les mécanismes institutionnels marchent ; que chacun reste à sa place. Les chefs d`Etat ne restent pas toujours à leur place ; ils avaient même fixé l`échéance de 2004 pour la création d`une zone monétaire unique ouest-africaine. C`est un grand projet ! D`abord, nous nous sommes occupés de l`aspect monétaire au sein de la CEDEAO. Moi-même, ayant été quelque fois président du Comité des Gouverneurs des Banques centrales de la CEDEAO, j`ai porté ce projet. Je l`ai porté assez loin, pour que nous puissions avoir une zone monétaire unique afin d'avoir une monnaie unique. Mais l`unicité monétaire n`est pas un chantier facile. Car cela ne se décrète pas, mais se construit. Et si l`on veut une monnaie solide, il faut respecter des étapes. Et l`étape qui est incontournable, c`est celle de l`harmonisation et de la convergence des politiques économiques, financières et des prix. Pendant longtemps, nos partenaires ont pensé qu`en exigeant que l`on emprunte ce chemin, les pays membres de la BCEAO, disons l`UEMOA, faisait du dilatoire ; alors même que notre conviction était qu`il ne fallait pas décréter la valeur d`une monnaie commune tant que les convergences n`ont pas été mises en place au niveau économique dans les pays et que les politiques économiques n`ont pas emprunté ce chemin. C`est ainsi que les autres pays ont essayé de créer une deuxième zone, en la décrétant. Je crois savoir, aujourd`hui, qu`ils sont revenus à l`approche première que j`ai évoquée tantôt ; à savoir qu`il ne peut avoir d`intégration monétaire sans convergence économique. Cela prend du temps certes, mais c`est indispensable. Résultat ? Ils en sont, maintenant, à construire des politiques de convergences et c`est tant mieux. La préoccupation du développement est revenue, chaque fois, dans vos propos. Devant les grands défis du développement, la première attitude qu`il faut avoir, c`est l`humilité. Car les problèmes sont nombreux et leur résolution revêt un caractère prioritaire. Oui ? tout est prioritaire ! Etant entendu que l`on ne peut pas tout faire, en même temps, il faut avoir une attitude d`humilité pour essayer de voir ce que l`on peut faire qui peut permettre d`avancer un peu plus et toucher le plus grand nombre, les plus pauvres. Cette humilité n`a pas toujours caractérisé les remèdes proposés aux problèmes du développement. Pour preuve, l`assainissement du secteur financier, prescrit à une certaine époque aux pays de l`UEMOA, s`est soldé par la disparition des institutions financières de développement. Il faut le reconnaître, relativement aux banques de développement dont on dit qu`elles ont échoué dans leur mission d`aider au développement de nos pays, les donneurs de leçon se sont trompés. Le diagnostic n`était pas tout à fait correct. Il fallait dire que les hommes qui ont conduit ces banques ont échoué et non les banques. C`est la gestion de ces banques qui a été calamiteuse. L`humilité eût voulu que l`on ne jetât pas le bébé avec l`eau du bain. Ce ne fut malheureusement pas le cas.
La leçon que je tire de cette expérience est qu`il n`y a pas de panacée. Ce qui compte, c`est la qualité de la gestion, des hommes et des méthodes. La seule chose qui est différente, c`est que, quand on parle de développement, il s`agit d`actions à long terme. Et l`on ne peut pas financer des actions de long terme, avec des ressources de court terme. En outre, pour ce qui est du financement de la production agricole, les activités de ce secteur sont à moyen terme, et certaines parties ne sont pas financièrement rentables mais nécessaires pour que d`autres activités viennent s`y greffer. Evidemment, ce type d`activité ne saurait être financé avec des ressources empruntées, mais plutôt sur des ressources propres ou dons. Il faut donc combiner tout cela : ressources à long terme ; fonds de développement. L`ancien président de la Banque mondiale, James Wolfensohn, a dit ceci, à un moment donné, avant de partir de l`institution : " Si les banques de développement n`avaient pas existé, il aurait fallu les inventer ". C`est dire que le concept de banque de développement n`est pas en cause. C`était leur administration, leur gestion qui avait été problématique. Je pense, moi, que le développement doit pouvoir partir de la base. C`est d`ailleurs ce que nous avons essayé dans l`Uemoa par la promotion des institutions de financement décentralisé, notamment les institutions de micro-crédits afin de permettre aux uns et aux autres de se fixer et de travailler. Mais il faut reconnaître aussi que cela ne suffit pas à l`échelle macroéconomique. C`est conscient de cela que nous avons inventé ce que j`ai appelé la " BOAD des pauvres ", la Banque régionale de solidarité, la BRS. Pour limiter les dégâts causés par la disparition des banques de développement. La gestion de la monnaie nourrit bien des débats idéologiques. Et l`arrimage du franc CFA à l`euro n`est pas le moindre de ces débats. A ce sujet, la préoccupation qui a resurgi ces derniers mois est de savoir si dans l`état actuel de nos économies, il est encore raisonnable d`être arrimé à l`euro que certains chefs d`Etat européens jugent surévalués. Ce sont des débats qui s`apparentent, quelquefois, à celui sur le sexe des anges ! Je considère qu`il n`y a pas de régime monétaire ou de change idéal. Cela a toujours été ma position. A chaque régime de change, correspond une politique économique. Nous, nous avons un régime de change fixe arrimé à une monnaie forte. Oui, ça peut créer des problèmes ; mais cela a aussi des avantages. Aujourd`hui, c`est quoi l`inconvénient d`un euro fort, par conséquent d`un F CFA fort ? C`est que notre compétitivité est relativement menacée. Puisque nos produits qui sont libellés en euro coûtent plus chers pour le marché américain, par exemple. En même temps, puisque que nous avons des F CFA et donc des euros, le marché américain devient, pour nous, un marché intéressant: parce que le dollar a sa valeur amoindrie par rapport à l`euro donc, par ricochet, par rapport à notre monnaie, le franc CFA, lorsqu'il s'agit d'importer des états-unis ou des pays de la zone dollar. Cette situation, pour le moins artificielle, n`est pas celle que je souhaite pour nos économies. En revanche, je suis d`accord pour que notre compétitivité soit à chaque fois meilleure pour que l`on nous achète nos produits et que nous ne profitions pas d`une surévaluation de notre monnaie, pour bénéficier d`un pouvoir d`achat qui n`est pas mérité par notre travail. Et donc, pour ce faire, il faudra jouer sur tous les coûts des facteurs. Il n`y a pas que le facteur monétaire qui détermine la compétitivité, il faut mener des politiques économiques saines orientées vers le renforcement de notre compétitivité, en prenant en compte les autres coûts de production qui entrent dans la compétitivité.
En faisant quoi, par exemple ?
Jouons sur les coûts salariaux par exemple, qui sont relativement élevés en Afrique.
En Afrique ?
Ah oui ! Même si les salaires nominaux sont relativement faibles ! Jouons sur les coûts des facteurs : énergie, eau, électricité, transport, fret, assurances, etc. Oui, des efforts doivent être faits sur la monnaie, soit, mais également sur les autres facteurs de production, afin de rétablir notre compétitivité. En 1994, par exemple, on a joué sur la valeur de la monnaie, sans que l`économie réelle n`en profite véritablement, tout simplement parce que les ajustements du secteur réel n`ont pas été faits ou suffisamment faits, à tout le moins. A défaut de pouvoir actuellement jouer sur les coûts des facteurs, sécuriser l`accès de nos produits au marché européen, en signant un accord particulier avec l`UE dans le cadre des APE -mettant en veilleuse la position communautaire sur la question-, pourrait-il être une solution ?
C`est une position qui n`est pas la mienne ! Parce que moi, je suis un partisan de l`intégration. Je suis persuadé que c`est en allant ensemble que nous allons nous en sortir. Même si quelque part, ici et là, on pense que l`on a quelque avantage sur un point précis. C`est éphémère. Cela n`est pas conforme à ma vision des choses.
Est-ce une erreur politique ?
C`est un choix que je ne partage pas ! Je l`ai dit, je suis un partisan de l`intégration ; l`intégration régionale certes, mais aussi l`intégration à l`intérieur de la Côte d`Ivoire. C`est la philosophie de ma vie. C`est vrai qu`il faut se battre dur, pour faire triompher son point de vue et le faire partager à l`ensemble. Mais il faut éviter, autant que possible, dans ce monde où les uns et les autres se regroupent, de plus en plus, de faire cavalier seul. D`une manière générale, je n`approuve pas la pratique de faire cavalier seul.
Le "cavalier seul" de la Côte d`Ivoire sur le front de l`APE raviverait-il le conflit de leadership, avec en toile de fond la contestation de la loi non écrite qui veut, par exemple, que le Gouverneur de la Banque soit choisi par la Côte d`Ivoire, au profit d`un système tournant ?
Il y a deux choses. La première, c`est que les textes indiquent ce que vous venez de dire. A savoir que l`on doit choisir le Gouverneur de telle sorte que puissent venir à ce poste les ressortissants des différents pays. Mais cela, c`est dès le départ! Et c`est dès le départ aussi que l`on a choisi de mettre le siège de la Banque centrale au Sénégal, celui de la Boad à Lomé, par exemple. C`est là aussi qu`il a été convenu que le premier président de la Boad serait un Burkinabé, Pierre Claver Damiba et le vice gouverneur de la Bceao, un autre burkinabé en la personne de Charles Bila Kaboré. C`est dès le départ aussi, -les jeunes doivent le savoir-, que le Président Félix Houphouet Boigny, excédé à un moment donné, leur a dit: "Ecoutez, moi je ne suis demandeur de rien, si vous voulez continuer, faites-le". Ce sont eux-mêmes qui sont venus demander au Président Houphouet Boigny de désigner au poste de Gouverneur de la Bceao un Ivoirien. C`est ainsi que feu Abdoulaye Fadiga a été désigné Gouverneur. C`est une règle non écrite qui a tout son poids. Et qui, du reste, n`est pas exclusive à notre zone. La seconde, c`est que nulle part vous ne trouverez dans les textes de la Banque mondiale que le président de cette institution serait toujours un Américain. Tout comme il n`est écrit nulle part dans les textes du Fonds monétaire international (FMI) que son Directeur général doit être un Européen. Mais, c`est ce qui se fait. Tout simplement parce que ce sont des arrangements. On appelle cela des "gentlemen`s agreements". Et ils sont respectés par tous, jusqu`à maintenant. Ceci dit, relativement à la BCEAO, il ne faut pas non plus exagérer, car là aussi le principe a jusque-là été respecté. Il faut aussi comprendre les gouvernants actuels dans leur volonté d`appliquer textuellement les règles. Mais, entre cette volonté d`application stricte des textes et l`engagement non écrit dont nous venons de parler, il y a toujours une marge de négociation et de discussion. Et je crois que le bon sens va prévaloir. Il faut se parler, négocier ; je suis persuadé qu`un accord, mutuellement satisfaisant, sera trouvé. Et que recommanderait de faire ce "bon sens" de votre point de vue ?
Le bon sens voudrait que, aussi longtemps que l`on n`aura pas changé, que l`on ne se sera pas mis d`accord de manière consensuelle pour changer la règle non écrite, il faut l`appliquer. Et je crois que c`est ce que les chefs d`Etat vont faire. Mais il faut négocier. Dans ces choses-là, il n`y a pas de diktat! C`est une affaire communautaire, personne n`a à dicter quoi que ce soit à qui que ce soit. C`est cela la caractéristique de notre Union. Discuter pour se comprendre. Et l`on y arrive toujours. On ne dicte pas. D`autant plus que c`est une question qui nécessite l`unanimité! S`il y a un seul qui n`est pas d`accord, ça ne marche pas! Donc, on ne peut rien imposer. Si l`on a la volonté de rester ensemble, il faut alors discuter. Il faut discuter pour faire prévaloir un certain nombre de choses. Je crois que le bon sens prévaudra au dernier moment. Ceci dit, rien n`est immuable. Si l`on veut changer rien n`empêche de faire un nouveau partage des responsabilités! Il faudra alors mettre dans la cagnotte toutes les institutions communautaires. Il n`y a pas que la Bceao, il y a aussi la Boad, la Commission de l`Uemoa et bien d`autres institutions que nous avons créées, sous mon mandat et qui ne faisaient pas partie du gâteau à l`époque. Elles sont là aujourd`hui. Certes, la Banque centrale est importante. D`ailleurs c`est parce qu`elle est importante, qu`il faut s`asseoir et discuter entre responsables. Moi, je crois que l`on y arrivera sans être obligé de s`offrir un inutile conflit de leadership. Un certain nombre de responsabilités, d`exigences même, accompagnent l`exercice du leadership régional. La Côte d`Ivoire incarnerait-elle moins le rêve communautaire ?
Le leadership à ses exigences ! Mais dans notre Union, il y a un leader naturel qui est la Côte d`Ivoire, il n`y a aucun doute là-dessus. C`est le pays qui, jusqu`à présent, possède l`économie la plus forte, en termes de production intérieure brute (PIB) ; c`est aussi le pays qui, jusque dans un passé très récent, disposait de plus d`infrastructures ; son tissu industriel est l`un des plus denses, il regorgeait de cadres de valeurs, etc. Mais ce leadership naturel ne saurait cependant être imposé aux autres. Il faut plutôt qu`il soit consenti et accepté par les autres. C`est important. Plus on est grand, plus il faut donner de la valeur et des rôles à ceux qui sont relativement petits. Et c`est en ce moment-là que l`on gagne le respect de l`autre. Parce que, finalement, chacun est libre. Il y a des pays qui doivent assurer un leadership, la Côte d`Ivoire est de ces pays-là. Elle a donc plus de responsabilités que les autres et elle doit les assumer sans rien imposer à qui que ce soit. Au contraire, en faisant en sorte que ce leadership continue d`être accepté par les autres. Aujourd`hui, Blaise Compaoré assume cette responsabilité, comme pour dire qu`il n`y a pas que les indicateurs économiques qui justifient un leadership.
Entre économiste et monétariste, qui est le mieux outillé pour diriger une Banque centrale comme la nôtre?
Vous savez, la Banque centrale, c`est aussi une entreprise de 4000 personnes réparties sur un espace de huit pays. C`est un réseau d`agences, ce sont des hommes et des femmes compétents. J`aime à dire, sans sourciller, que les compétences techniques sont déjà là; parce que nous avons formé des gens. On ne demandera pas au Gouverneur de la Banque centrale d`être le meilleur monétariste -je ne sais même pas s`il y en a, tout est relatif. On ne lui demandera pas non plus d`être un prix Nobel en économie. Ce qui est attendu de lui, c`est de faire marcher l`institution, d`avoir une vision et des idées claires, de savoir où il va, en matière de politique monétaire. Et d`avoir des idées de ce qu`il faut pour que la monnaie et l`économie aillent de pair. Il devra avoir suffisamment de personnalité pour faire tourner la machine et ne pas céder à tous les caprices des responsables des gouvernements. Il doit donc avoir la capacité, la force et le courage de dire non lorsqu`il le faut. Sans langue de bois, que pensez-vous du candidat officiel de la Côte d`Ivoire au poste de Gouverneur?
Et qui est le candidat officiel de la Côte d`Ivoire?
Vous ne le connaissez pas?
Non, personne ne m`a parlé de candidat officiel de la Côte d`Ivoire.
Il s`agit du ministre d`Etat Bohoun Bouabré
Bon, je l`apprends avec vous. Mais, c`est quand même curieux, il s`agit tout de même de ma succession Oui, il s`agit bien de ma succession. Mais ce n`est pas le lieu de m`étendre sur cet aspect de la question.
Cela vous pose-t-il un problème de principe?
Ecoutez, je ne sais pas si c`est à moi que ça pose un problème de principe. Moi, j`ai déjà tourné la page. Ce que j`ai dit aux chefs d`Etat, sur le sujet, c`est - pour revenir à ce que vous avez dit - de ne pas donner l`impression aux Ivoiriens que, parce qu`ils ont très bien géré la Banque, alors on va sanctionner la Côte d`Ivoire, en lui retirant le poste de Gouverneur de la Banque. Ce qui du reste ne serait pas juste. Parce que, dites-moi, Abdoulaye Fadiga a fondé la Banque! N`est-ce pas? Nous, nous avons eu la chance d`être avec lui. Ouattara a continué, parce qu`il était avec nous. On était ensemble, auprès de Fadiga. Je ne vais pas m`en vanter ; mais à gauche ou à droite de Fadiga, il y avait Ouattara ou Banny, Banny ou Ouattara. Certes, il y avait bien d`autres! Je pense à Lamine Diabaté, qui vient de nous quitter. Je pense à Patrice Kouamé, Daniel Kablan Duncan, N`Goran Niamien et bien d`autres. Tous ces gens-là, pour ne parler que des Ivoiriens, ont participé à la gestion de cette institution. Et ils ont laissé à la communauté de l`Union monétaire ouest-africaine, une institution solide, crédible, respectée de par le monde. Au 200ème anniversaire de la Banque de France, nous étions deux gouverneurs d`Afrique noire : mon ami, le Gouverneur de la Reserve Bank d`Afrique du Sud et moi-même. Et j`étais assis à côté de Alan Greenspan alors Gouverneur de la Banque centrale américaine. Y a-t-il meilleure reconnaissance que celle-là ? Ne donnons pas, nous-mêmes, l`impression à la Côte d`Ivoire que l`on va la sanctionner pour cela.
En outre, il se trouve que dans nos problèmes ivoiro-ivoiriens, le seul point sur lequel, de droite à gauche, du nord au sud, d`est en ouest en passant par le Centre, tous les Ivoiriens sont d`accord, c`est qu`il faut que le poste de Gouverneur reste à la Côte d`Ivoire. Dans ces conditions-là, il me semble facile que les Ivoiriens eux-mêmes se mettent ensemble pour décider qui envoyer occuper le poste.
Vous militerez pour un produit maison?
J`ai déjà indiqué, à qui de droit mon point de vue sur la question.
Interview réalisée par Louis S. Amédé, Michèle Pépé et Michel Koffi
M. le Gouverneur, vous venez de faire valoir vos droits à la retraite. Dans quel état se trouve la Banque centrale des Etats de l`Afrique de l`Ouest au moment où vous la quittez ?
Ecoutez ; il n`y a pas d`âge limite pour exercer la fonction de Gouverneur. Cependant, il est vrai, j`ai cessé mes fonctions ou plus exactement, j`ai décidé de ne pas solliciter un autre mandat. J`ai écrit, à cet effet, au Président Compaoré en sa qualité de Président en exercice de la Conférence des Chefs d`Etat de l`Uemoa, le priant d`en informer ses pairs. C`est donc chose faite en ce qui me concerne. Maintenant, dans quel état se trouve la Bceao au moment où je quitte mes fonctions ? Sans tomber dans la complaisance ou l`auto-satisfaction, je peux affirmer que la situation est bonne. Je laisse une institution monétaire crédible qui mérite son appellation de Banque centrale. A cet effet, les observateurs les plus neutres, mais aussi les plus sévères et les plus avertis, le reconnaissent. En Afrique, parmi les institutions monétaires qui méritent cette appellation, la Bceao fait partie du "trio gagnant" aux côtés de la Reserve Bank d`Afrique du Sud par exemple. Je laisse aussi une entreprise dont la situation financière est excellente. Je laisse une entreprise monétaire dont les ressources humaines sont de qualité. Tout cela n`a pas toujours été ainsi, croyez-moi. Car nous avons traversé des moments difficiles qui ont nécessité de déployer beaucoup d`effort et de consentir beaucoup de sacrifice. Aujourd`hui, les eaux sont plus calmes, au point où certains Chefs d`Etat nous ont fait le reproche d`avoir conduit la Banque centrale dans cette situation : " trop riche ", disaient-ils. Paradoxe que voilà ! Je préfère cette situation à celle qui était la nôtre, il y a 15 ou 20 ans en arrière. Bref, la situation monétaire et financière est bonne au moment où je la quitte. Au total, j'ai conscience que j'ai bien défendu les couleurs de l'Union et partant, de la Côte d'Ivoire. Les chiffres sont là pour l`attester : réserves de changes, crédits à l`économie, crédits aux Etats, masse monétaire, fonds propres, etc. pour ne retenir que ces quelques indicateurs monétaires et financiers. Ainsi la situation monétaire de l`Union est des plus solides, aujourd`hui. Mais, on ne peut en dire de même de la situation économique. Dans la dialectique entre situation monétaire et situation économique, il faut toujours faire en sorte que la situation monétaire reflète la situation économique. Ainsi, la santé monétaire devrait se retrouver dans l`économie. Santé monétaire et santé économique doivent aller de pair. C`est tout l`art du pilotage de la politique monétaire de faire en sorte qu`il n`y ait pas de décalage de longue durée entre situation monétaire et situation économique. Dans le cas de notre Union, et cela n`est pas une situation nouvelle, nous observons, nous l`avons observée par le passé, que la situation monétaire est saine, alors que l`on ne peut pas dire autant de la situation économique qui demeure fragile. Taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) faible, finances publiques précaires, tout ceci comporte des risques
De dévaluation ?
Je n`ai pas prononcé ce mot. Il y a des risques, dis-je ! Evidemment, si la monnaie est durablement plus forte que l`économie, la tentation est grande de dire qu`il y a une surévaluation de la monnaie par rapport aux actifs économiques. Mais, cela ne conduit pas à la conclusion qu`il faille, automatiquement, recourir à la solution d`affaiblissement de la valeur de la monnaie. Pour moi, cela veut dire d`abord qu`il faut renforcer l`économie. A cet égard, je reste persuadé qu`il y a encore des marges de croissance ; nos politiques économiques doivent être de nature à rendre l`économie plus forte, afin que la valeur de la monnaie en soit le reflet acceptable. Ces marges de croissance, l`économie de l`Union ne les a toujours pas capitalisées, malgré un précédent ajustement monétaire. Et l`intégration économique a un train de retard sur l`intégration monétaire. Au début des années 1990, notre région a connu cette situation qui, à certains égards, et je pèse mes mots, pourrait ressembler à la situation que nous traversons aujourd`hui ; à savoir faiblesse de la croissance économique, surévaluation de la monnaie. Nous avions pensé qu`il fallait renforcer l`intégration économique pour qu`elle soit au niveau de l`intégration monétaire qui était déjà faite, depuis plus de 40 ans. C`est donc ainsi que le traité de l`Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) dont j`ai été l`un des promoteurs, pour ne pas dire le promoteur au niveau de la BCEAO, a été signé. Evidemment, ce sont les chefs d`Etat qui décident, mais sachez que l`UEMOA est partie de la Banque Centrale des Etats de l`Afrique de l`Ouest. Notre analyse était donc celle-là que vous faites, aujourd`hui. En effet, alors que nous étions dans une zone monétaire parfaitement intégrée, la zone économique n`existait pratiquement pas. La zone économique créée, même les politiques économiques régionales (PER) n`ont pas permis de corriger le déséquilibre, avec la situation monétaire. Beaucoup de choses ont été faites, depuis 1994-95, en particulier au niveau de la législation, de la réglementation économique. Nombre d`initiatives ont été prises, également, pour créer un environnement économique qui favorise l`intégration. Maintenant, il faut meubler ce cadre normatif par des politiques sectorielles communes de productions et d`échanges. L`enjeu, aujourd`hui, c`est la mise en ?uvre de la politique de production communautaire, que ce soit dans les domaines agricole, industriel, de l`aménagement de l`espace communautaire, du renforcement des capacités humaines prévu dans le traité fondateur de l`UEMOA. C`est cela qu`il faut faire pour créer un espace intégré, de production et d`échange qui correspondent à l`espace monétaire commun. L`heure est à l`action, il faut donc agir et vite. On agit déjà, peut-être le faisons-nous mal ou pas suffisamment ; alors, il faut le reconnaître et aller vite, afin de créer l`espace économique commun, le seul qui pourra nous amener à atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) ; c`est-à-dire atteindre un taux de croissance d`au moins 7% pour espérer réduire de moitié la pauvreté sur le continent à l`horizon 2015. L`Afrique en est loin, la zone ouest-africaine francophone est encore plus loin. Il faut constater notre retard en la matière et prendre véritablement les dispositions nécessaires pour corriger cela. Un autre constat qu`il convient également de faire, c`est que l`assainissement des finances publiques, sous la surveillance de la Banque centrale, n`a pas non plus été effectif. Résultat, 13 années après la dévaluation du franc CFA, les Etats de l`Union font face encore à des difficultés, au niveau des finances publiques. C`est vrai qu`en matière de convergences budgétaires et d`assainissement de finances publiques, on n`a pas fait beaucoup de progrès. Cependant, certains pays ont fait des progrès extraordinaires en matière d`assainissement des finances publiques. Je veux parler du Bénin, du Mali, et même du Sénégal, pays qui, avant ces deux dernières années, avait une bonne situation des finances publiques ; également le Burkina, etc. En revanche, d`autres n`ont pas connu les mêmes succès. C`est le cas de la Côte d`Ivoire, du Togo, de la Guinée-Bissau et du Niger. En Côte d`Ivoire, nous avons encore des difficultés. Même si nous avons des ressources économiques qui font que nous arrivons à payer certaines dépenses courantes essentielles, en particulier les salaires. Mais, il faut que les Ivoiriens comprennent que cet effort, qui est fait à l`égard des fonctionnaires, n`est pas fait proportionnellement à l`égard du reste de l`économie nationale. Le gâteau ne suffit pas pour tout le monde ! Aujourd`hui, nous avons une situation des finances publiques des plus difficiles, puisque nous avons, par exemple, des arriérés de paiement à l`intérieur, -il s`agit des entreprises auxquelles l`Etat doit et qu`il ne peut pas toujours payer entièrement et à temps-, qui affecte la croissance économique. Heureusement, effectivement, qu`il y a ce dynamisme naturel ! Ici donc, comme dans la plupart des Etats de notre Union, l`assainissement des finances publiques demeure la problématique essentielle. Dit ainsi, on dirait que les Etats sont les seuls à porter la responsabilité dans cette difficulté financière. Ce n`est pas l`avis des Chefs d`Etat qui, vous le savez, ont reproché à la Banque centrale de pratiquer une politique monétaire qui ne soutient pas les économies des Etats membres Je ne sais pas trop techniquement ce que cela signifie. Je peux toutefois dire que cette manière de faire de la politique monétaire a été abandonnée, depuis longtemps dans les pays qui ont une monnaie sérieuse. C`est d`ailleurs pour cela que l`on a coutume, désormais, de dire que faire de la politique monétaire, c`est envoyer des messages. Par ailleurs, l`historique de l`intervention de la Banque centrale a montré que de 1975 à 1990, nous avons fait du financement direct ; que ce soit pour la commercialisation des produits agricoles, café, cacao et autres; le financement direct d`un certain nombre d`investissements fait par l`Etat, à travers l`article 15 des statuts de la Banque centrale qui permettait aux Etats de tirer sur la monnaie, pour financer des investissements sociaux : l`hydraulique villageoise en Côte d`Ivoire, par exemple, dans les années 80, a été financée par ce moyen ; dans d`autres pays aussi, comme le Niger, le Burkina Faso, etc. Financement direct encore de l`économie et de l`Etat en ce qui concerne les besoins de trésorerie des Etats et des banques, etc. Résultat de cette politique d`intervention direct: nous nous sommes retrouvés avec un endettement colossal de l`Etat et des banques dans le portefeuille de la Banque centrale, que ni les uns ni les autres ne pouvaient rembourser
Ne pouvait-il qu`en être ainsi si la Banque centrale, elle-même, n`a pas su encadrer ce financement ?
C`est plutôt facile à dire. Il s`agissait de droits de tirage au titre de l`Article 15 des statuts de la BCEAO par exemple, avec, évidemment, l`engagement de rembourser. C`est cela l`encadrement. Car, ici comme ailleurs, droits et devoirs vont de pair. Mais, si les Etats ne remboursent pas, la Banque centrale n`a pas de bataillon pour les y contraindre. On s`est donc retrouvé avec un portefeuille très alourdi. Souvenez-vous, la crise du système bancaire est aussi intervenue à cette époque-là, à cause de cette politique d`intervention directe de la Banque centrale dans l`économie. Depuis lors, nous avons fait des réforme, et nous sommes passés aux mécanismes indirects, notamment, par le marché. Nous avons créé un marché de l`argent à court terme : c`est le marché monétaire dans lequel la Banque centrale est présente, pour permettre aux offres et demandes de se rencontrer. Sous mon impulsion, nous avons également mis en place un marché financier avec un compartiment de Bourse des valeurs. Ainsi, la banque centrale n`intervient désormais que pour ajuster les déséquilibres, faire l`appoint. En cas, par exemple, d`insuffisance des sommes mobilisées par rapport au volume recherché. A l`inverse, lorsque offres et demandes se rencontrent sur le marché et que l`on constate qu`il y a trop de liquidité sur le marché, susceptible de créer des perturbations, du genre sortie de devises, hausse des prix, etc., alors la Banque centrale intervient pour absorber le surplus. C`est ce que font, maintenant, toutes les banques centrales. Par ce mécanisme, la Banque centrale facilite la mise des ressources à la disposition des acteurs économiques demandeurs, y compris l`Etat. Aujourd`hui, c`est grâce à cette politique que les Etats financent leurs besoins de trésorerie. Ils font des interventions sur le marché, sous forme d`emprunts obligataires, par exemple, ou de bons de Trésor. Au total, la Banque centrale a changé sa forme d`intervention, mais elle est toujours présente dans le marché de l'argent de la zone.
La Banque centrale vit une " ère de changement de génération ". En même temps que vous, est partie de l`institution la dernière génération des pionniers de l`africanisation. Cette mutation ne comporte-t-elle pas de risque ? Surtout dans un contexte économique qui présente des risques d`un nouvel affaiblissement de la monnaie.
Je vous ai dit au départ que nous avons laissé une institution monétairement saine, financièrement saine et humainement solide. Ce dont nous sommes le plus fiers, du moins en ce qui me concerne, pour avoir participé à l`ensemble de cette politique, c`est la qualité des ressources humaines que nous avons laissées à la Banque centrale. Nous avons, dès les années 75, mis en place une politique de formation. Nous avons donc créé un centre de formation qui a formé des cadres d`une haute compétence. Tenez, une confidence : un d`entre eux est Président de la République du Bénin, Yayi Boni. Il fait partie de la troisième génération des jeunes cadres que nous avons formés. Beaucoup d`entre eux, sont des ministres éminents. Il y en a un qui est directeur du département Afrique au FMI, c`est Abdoulaye Bio Tchané; un autre est ministre d`Etat au Bénin, c`est Pascal Koupaki. Je peux en citer d`autres encore comme Jean-Baptiste Compaoré, ministre de l`Economie et des Finances, au Burkina Faso. D`autres, en Côte d`Ivoire, ont occupé des fonctions importantes : Alassane Ouattara, Kablan Duncan, Niamien N`Goran, Mme Viviane Zunon Kipré et Koné Tiémoko sont des pionniers et sont aujourd'hui retirés. Aman Ayayé, Yao Sahi... (Excusez du peu) font partie des jeunes que nous avons formés. Il y a de la ressource et des hommes de qualité. Donc, je ne suis pas inquiet et il n`y a pas à être inquiet.
Il y a certes de la ressource humaine de qualité, mais la Banque vit un contexte marqué par l`aménagement de certains dispositifs de gestion. Notamment en ce qui concerne le compte d`opération et le taux de rémunération des dépôts. Ce sont des choses que vous avez négociées et qui mettent la Banque en présence de nouvelles exigences en matière de politique monétaire Les nouvelles exigences de politiques monétaires, dont vous parlez, ont été effectivement préparées. Soigneusement, d`ailleurs. D`abord par la formation des hommes. Et ce sont les jeunes générations qui, par la suite, ont conduit ces réflexions. Notamment les évolutions du dispositif de gestion des réserves que nous avons signé avec le Trésor français dans le cadre de l`aménagement monétaire qui existe entre nous et la France et auquel vous faites référence. Ces dispositions indiquent, depuis les années 60, que 65% de nos réserves de changes sont déposés auprès du Trésor français. Nous avons pensé, en ce qui nous concerne, que plus de 40 ans après, nous avons maintenant une connaissance certaine des mécanismes du marché des changes et que, au lieu de 35%, nous pourrions faire un partage équitable. Et c`est moi-même qui ai proposé que la partie gérée par les Africains, qui était jusque-là de 35%, passe à 50%. Je dois dire, au passage que, curieusement, je n`ai pas compris pourquoi certains Chefs d`Etat ont pensé que c`était une mauvaise chose. Probablement que tout ceci n`a pas été bien compris.
Et si ce mécontentement traduisait une crainte liée à ce que leur Banque centrale se trouve en face de plus de responsabilité et au fait que les Etats soient eux contraints à plus de rigueur dans la gestion de leurs ressources ?
Je considérais que nous étions, de plus en plus, en train de récupérer notre indépendance, en gérant nous-mêmes la moitié de nos réserves, comme les autres banques centrales le font. Les Français d`ailleurs n`y ont vu aucun inconvénient. Les 65% au moins déposés en compte d`opération, dans certaines circonstances, leur coûtaient cher en intérêts. Lorsqu`il y avait des fluctuations de changes, le Trésor français devait compenser. A cause du fait que le taux servi sur le compte d`opération était meilleur, on déposait parfois jusqu`à 90% des réserves. Cela aussi m`a été reproché. Une certaine année, la Banque centrale a engrangé près de 190 milliards de F CFA que nous avons mis en réserve et sur lesquels nous avons voulu financer des projets communautaires, la Banque régionale de solidarité (BRS) notamment. Cela aussi m`avait été reproché. Bref, pour en revenir à votre question, oui, ces évolutions ont été préparées par les cadres que nous avons formés. Et je n`ai aucune inquiétude sur leur capacité à gérer cela. Il faut leur faire confiance ; c`est important ! Il faut que les chefs d`Etat leur fassent confiance ; que les mécanismes institutionnels marchent ; que chacun reste à sa place. Les chefs d`Etat ne restent pas toujours à leur place ; ils avaient même fixé l`échéance de 2004 pour la création d`une zone monétaire unique ouest-africaine. C`est un grand projet ! D`abord, nous nous sommes occupés de l`aspect monétaire au sein de la CEDEAO. Moi-même, ayant été quelque fois président du Comité des Gouverneurs des Banques centrales de la CEDEAO, j`ai porté ce projet. Je l`ai porté assez loin, pour que nous puissions avoir une zone monétaire unique afin d'avoir une monnaie unique. Mais l`unicité monétaire n`est pas un chantier facile. Car cela ne se décrète pas, mais se construit. Et si l`on veut une monnaie solide, il faut respecter des étapes. Et l`étape qui est incontournable, c`est celle de l`harmonisation et de la convergence des politiques économiques, financières et des prix. Pendant longtemps, nos partenaires ont pensé qu`en exigeant que l`on emprunte ce chemin, les pays membres de la BCEAO, disons l`UEMOA, faisait du dilatoire ; alors même que notre conviction était qu`il ne fallait pas décréter la valeur d`une monnaie commune tant que les convergences n`ont pas été mises en place au niveau économique dans les pays et que les politiques économiques n`ont pas emprunté ce chemin. C`est ainsi que les autres pays ont essayé de créer une deuxième zone, en la décrétant. Je crois savoir, aujourd`hui, qu`ils sont revenus à l`approche première que j`ai évoquée tantôt ; à savoir qu`il ne peut avoir d`intégration monétaire sans convergence économique. Cela prend du temps certes, mais c`est indispensable. Résultat ? Ils en sont, maintenant, à construire des politiques de convergences et c`est tant mieux. La préoccupation du développement est revenue, chaque fois, dans vos propos. Devant les grands défis du développement, la première attitude qu`il faut avoir, c`est l`humilité. Car les problèmes sont nombreux et leur résolution revêt un caractère prioritaire. Oui ? tout est prioritaire ! Etant entendu que l`on ne peut pas tout faire, en même temps, il faut avoir une attitude d`humilité pour essayer de voir ce que l`on peut faire qui peut permettre d`avancer un peu plus et toucher le plus grand nombre, les plus pauvres. Cette humilité n`a pas toujours caractérisé les remèdes proposés aux problèmes du développement. Pour preuve, l`assainissement du secteur financier, prescrit à une certaine époque aux pays de l`UEMOA, s`est soldé par la disparition des institutions financières de développement. Il faut le reconnaître, relativement aux banques de développement dont on dit qu`elles ont échoué dans leur mission d`aider au développement de nos pays, les donneurs de leçon se sont trompés. Le diagnostic n`était pas tout à fait correct. Il fallait dire que les hommes qui ont conduit ces banques ont échoué et non les banques. C`est la gestion de ces banques qui a été calamiteuse. L`humilité eût voulu que l`on ne jetât pas le bébé avec l`eau du bain. Ce ne fut malheureusement pas le cas.
La leçon que je tire de cette expérience est qu`il n`y a pas de panacée. Ce qui compte, c`est la qualité de la gestion, des hommes et des méthodes. La seule chose qui est différente, c`est que, quand on parle de développement, il s`agit d`actions à long terme. Et l`on ne peut pas financer des actions de long terme, avec des ressources de court terme. En outre, pour ce qui est du financement de la production agricole, les activités de ce secteur sont à moyen terme, et certaines parties ne sont pas financièrement rentables mais nécessaires pour que d`autres activités viennent s`y greffer. Evidemment, ce type d`activité ne saurait être financé avec des ressources empruntées, mais plutôt sur des ressources propres ou dons. Il faut donc combiner tout cela : ressources à long terme ; fonds de développement. L`ancien président de la Banque mondiale, James Wolfensohn, a dit ceci, à un moment donné, avant de partir de l`institution : " Si les banques de développement n`avaient pas existé, il aurait fallu les inventer ". C`est dire que le concept de banque de développement n`est pas en cause. C`était leur administration, leur gestion qui avait été problématique. Je pense, moi, que le développement doit pouvoir partir de la base. C`est d`ailleurs ce que nous avons essayé dans l`Uemoa par la promotion des institutions de financement décentralisé, notamment les institutions de micro-crédits afin de permettre aux uns et aux autres de se fixer et de travailler. Mais il faut reconnaître aussi que cela ne suffit pas à l`échelle macroéconomique. C`est conscient de cela que nous avons inventé ce que j`ai appelé la " BOAD des pauvres ", la Banque régionale de solidarité, la BRS. Pour limiter les dégâts causés par la disparition des banques de développement. La gestion de la monnaie nourrit bien des débats idéologiques. Et l`arrimage du franc CFA à l`euro n`est pas le moindre de ces débats. A ce sujet, la préoccupation qui a resurgi ces derniers mois est de savoir si dans l`état actuel de nos économies, il est encore raisonnable d`être arrimé à l`euro que certains chefs d`Etat européens jugent surévalués. Ce sont des débats qui s`apparentent, quelquefois, à celui sur le sexe des anges ! Je considère qu`il n`y a pas de régime monétaire ou de change idéal. Cela a toujours été ma position. A chaque régime de change, correspond une politique économique. Nous, nous avons un régime de change fixe arrimé à une monnaie forte. Oui, ça peut créer des problèmes ; mais cela a aussi des avantages. Aujourd`hui, c`est quoi l`inconvénient d`un euro fort, par conséquent d`un F CFA fort ? C`est que notre compétitivité est relativement menacée. Puisque nos produits qui sont libellés en euro coûtent plus chers pour le marché américain, par exemple. En même temps, puisque que nous avons des F CFA et donc des euros, le marché américain devient, pour nous, un marché intéressant: parce que le dollar a sa valeur amoindrie par rapport à l`euro donc, par ricochet, par rapport à notre monnaie, le franc CFA, lorsqu'il s'agit d'importer des états-unis ou des pays de la zone dollar. Cette situation, pour le moins artificielle, n`est pas celle que je souhaite pour nos économies. En revanche, je suis d`accord pour que notre compétitivité soit à chaque fois meilleure pour que l`on nous achète nos produits et que nous ne profitions pas d`une surévaluation de notre monnaie, pour bénéficier d`un pouvoir d`achat qui n`est pas mérité par notre travail. Et donc, pour ce faire, il faudra jouer sur tous les coûts des facteurs. Il n`y a pas que le facteur monétaire qui détermine la compétitivité, il faut mener des politiques économiques saines orientées vers le renforcement de notre compétitivité, en prenant en compte les autres coûts de production qui entrent dans la compétitivité.
En faisant quoi, par exemple ?
Jouons sur les coûts salariaux par exemple, qui sont relativement élevés en Afrique.
En Afrique ?
Ah oui ! Même si les salaires nominaux sont relativement faibles ! Jouons sur les coûts des facteurs : énergie, eau, électricité, transport, fret, assurances, etc. Oui, des efforts doivent être faits sur la monnaie, soit, mais également sur les autres facteurs de production, afin de rétablir notre compétitivité. En 1994, par exemple, on a joué sur la valeur de la monnaie, sans que l`économie réelle n`en profite véritablement, tout simplement parce que les ajustements du secteur réel n`ont pas été faits ou suffisamment faits, à tout le moins. A défaut de pouvoir actuellement jouer sur les coûts des facteurs, sécuriser l`accès de nos produits au marché européen, en signant un accord particulier avec l`UE dans le cadre des APE -mettant en veilleuse la position communautaire sur la question-, pourrait-il être une solution ?
C`est une position qui n`est pas la mienne ! Parce que moi, je suis un partisan de l`intégration. Je suis persuadé que c`est en allant ensemble que nous allons nous en sortir. Même si quelque part, ici et là, on pense que l`on a quelque avantage sur un point précis. C`est éphémère. Cela n`est pas conforme à ma vision des choses.
Est-ce une erreur politique ?
C`est un choix que je ne partage pas ! Je l`ai dit, je suis un partisan de l`intégration ; l`intégration régionale certes, mais aussi l`intégration à l`intérieur de la Côte d`Ivoire. C`est la philosophie de ma vie. C`est vrai qu`il faut se battre dur, pour faire triompher son point de vue et le faire partager à l`ensemble. Mais il faut éviter, autant que possible, dans ce monde où les uns et les autres se regroupent, de plus en plus, de faire cavalier seul. D`une manière générale, je n`approuve pas la pratique de faire cavalier seul.
Le "cavalier seul" de la Côte d`Ivoire sur le front de l`APE raviverait-il le conflit de leadership, avec en toile de fond la contestation de la loi non écrite qui veut, par exemple, que le Gouverneur de la Banque soit choisi par la Côte d`Ivoire, au profit d`un système tournant ?
Il y a deux choses. La première, c`est que les textes indiquent ce que vous venez de dire. A savoir que l`on doit choisir le Gouverneur de telle sorte que puissent venir à ce poste les ressortissants des différents pays. Mais cela, c`est dès le départ! Et c`est dès le départ aussi que l`on a choisi de mettre le siège de la Banque centrale au Sénégal, celui de la Boad à Lomé, par exemple. C`est là aussi qu`il a été convenu que le premier président de la Boad serait un Burkinabé, Pierre Claver Damiba et le vice gouverneur de la Bceao, un autre burkinabé en la personne de Charles Bila Kaboré. C`est dès le départ aussi, -les jeunes doivent le savoir-, que le Président Félix Houphouet Boigny, excédé à un moment donné, leur a dit: "Ecoutez, moi je ne suis demandeur de rien, si vous voulez continuer, faites-le". Ce sont eux-mêmes qui sont venus demander au Président Houphouet Boigny de désigner au poste de Gouverneur de la Bceao un Ivoirien. C`est ainsi que feu Abdoulaye Fadiga a été désigné Gouverneur. C`est une règle non écrite qui a tout son poids. Et qui, du reste, n`est pas exclusive à notre zone. La seconde, c`est que nulle part vous ne trouverez dans les textes de la Banque mondiale que le président de cette institution serait toujours un Américain. Tout comme il n`est écrit nulle part dans les textes du Fonds monétaire international (FMI) que son Directeur général doit être un Européen. Mais, c`est ce qui se fait. Tout simplement parce que ce sont des arrangements. On appelle cela des "gentlemen`s agreements". Et ils sont respectés par tous, jusqu`à maintenant. Ceci dit, relativement à la BCEAO, il ne faut pas non plus exagérer, car là aussi le principe a jusque-là été respecté. Il faut aussi comprendre les gouvernants actuels dans leur volonté d`appliquer textuellement les règles. Mais, entre cette volonté d`application stricte des textes et l`engagement non écrit dont nous venons de parler, il y a toujours une marge de négociation et de discussion. Et je crois que le bon sens va prévaloir. Il faut se parler, négocier ; je suis persuadé qu`un accord, mutuellement satisfaisant, sera trouvé. Et que recommanderait de faire ce "bon sens" de votre point de vue ?
Le bon sens voudrait que, aussi longtemps que l`on n`aura pas changé, que l`on ne se sera pas mis d`accord de manière consensuelle pour changer la règle non écrite, il faut l`appliquer. Et je crois que c`est ce que les chefs d`Etat vont faire. Mais il faut négocier. Dans ces choses-là, il n`y a pas de diktat! C`est une affaire communautaire, personne n`a à dicter quoi que ce soit à qui que ce soit. C`est cela la caractéristique de notre Union. Discuter pour se comprendre. Et l`on y arrive toujours. On ne dicte pas. D`autant plus que c`est une question qui nécessite l`unanimité! S`il y a un seul qui n`est pas d`accord, ça ne marche pas! Donc, on ne peut rien imposer. Si l`on a la volonté de rester ensemble, il faut alors discuter. Il faut discuter pour faire prévaloir un certain nombre de choses. Je crois que le bon sens prévaudra au dernier moment. Ceci dit, rien n`est immuable. Si l`on veut changer rien n`empêche de faire un nouveau partage des responsabilités! Il faudra alors mettre dans la cagnotte toutes les institutions communautaires. Il n`y a pas que la Bceao, il y a aussi la Boad, la Commission de l`Uemoa et bien d`autres institutions que nous avons créées, sous mon mandat et qui ne faisaient pas partie du gâteau à l`époque. Elles sont là aujourd`hui. Certes, la Banque centrale est importante. D`ailleurs c`est parce qu`elle est importante, qu`il faut s`asseoir et discuter entre responsables. Moi, je crois que l`on y arrivera sans être obligé de s`offrir un inutile conflit de leadership. Un certain nombre de responsabilités, d`exigences même, accompagnent l`exercice du leadership régional. La Côte d`Ivoire incarnerait-elle moins le rêve communautaire ?
Le leadership à ses exigences ! Mais dans notre Union, il y a un leader naturel qui est la Côte d`Ivoire, il n`y a aucun doute là-dessus. C`est le pays qui, jusqu`à présent, possède l`économie la plus forte, en termes de production intérieure brute (PIB) ; c`est aussi le pays qui, jusque dans un passé très récent, disposait de plus d`infrastructures ; son tissu industriel est l`un des plus denses, il regorgeait de cadres de valeurs, etc. Mais ce leadership naturel ne saurait cependant être imposé aux autres. Il faut plutôt qu`il soit consenti et accepté par les autres. C`est important. Plus on est grand, plus il faut donner de la valeur et des rôles à ceux qui sont relativement petits. Et c`est en ce moment-là que l`on gagne le respect de l`autre. Parce que, finalement, chacun est libre. Il y a des pays qui doivent assurer un leadership, la Côte d`Ivoire est de ces pays-là. Elle a donc plus de responsabilités que les autres et elle doit les assumer sans rien imposer à qui que ce soit. Au contraire, en faisant en sorte que ce leadership continue d`être accepté par les autres. Aujourd`hui, Blaise Compaoré assume cette responsabilité, comme pour dire qu`il n`y a pas que les indicateurs économiques qui justifient un leadership.
Entre économiste et monétariste, qui est le mieux outillé pour diriger une Banque centrale comme la nôtre?
Vous savez, la Banque centrale, c`est aussi une entreprise de 4000 personnes réparties sur un espace de huit pays. C`est un réseau d`agences, ce sont des hommes et des femmes compétents. J`aime à dire, sans sourciller, que les compétences techniques sont déjà là; parce que nous avons formé des gens. On ne demandera pas au Gouverneur de la Banque centrale d`être le meilleur monétariste -je ne sais même pas s`il y en a, tout est relatif. On ne lui demandera pas non plus d`être un prix Nobel en économie. Ce qui est attendu de lui, c`est de faire marcher l`institution, d`avoir une vision et des idées claires, de savoir où il va, en matière de politique monétaire. Et d`avoir des idées de ce qu`il faut pour que la monnaie et l`économie aillent de pair. Il devra avoir suffisamment de personnalité pour faire tourner la machine et ne pas céder à tous les caprices des responsables des gouvernements. Il doit donc avoir la capacité, la force et le courage de dire non lorsqu`il le faut. Sans langue de bois, que pensez-vous du candidat officiel de la Côte d`Ivoire au poste de Gouverneur?
Et qui est le candidat officiel de la Côte d`Ivoire?
Vous ne le connaissez pas?
Non, personne ne m`a parlé de candidat officiel de la Côte d`Ivoire.
Il s`agit du ministre d`Etat Bohoun Bouabré
Bon, je l`apprends avec vous. Mais, c`est quand même curieux, il s`agit tout de même de ma succession Oui, il s`agit bien de ma succession. Mais ce n`est pas le lieu de m`étendre sur cet aspect de la question.
Cela vous pose-t-il un problème de principe?
Ecoutez, je ne sais pas si c`est à moi que ça pose un problème de principe. Moi, j`ai déjà tourné la page. Ce que j`ai dit aux chefs d`Etat, sur le sujet, c`est - pour revenir à ce que vous avez dit - de ne pas donner l`impression aux Ivoiriens que, parce qu`ils ont très bien géré la Banque, alors on va sanctionner la Côte d`Ivoire, en lui retirant le poste de Gouverneur de la Banque. Ce qui du reste ne serait pas juste. Parce que, dites-moi, Abdoulaye Fadiga a fondé la Banque! N`est-ce pas? Nous, nous avons eu la chance d`être avec lui. Ouattara a continué, parce qu`il était avec nous. On était ensemble, auprès de Fadiga. Je ne vais pas m`en vanter ; mais à gauche ou à droite de Fadiga, il y avait Ouattara ou Banny, Banny ou Ouattara. Certes, il y avait bien d`autres! Je pense à Lamine Diabaté, qui vient de nous quitter. Je pense à Patrice Kouamé, Daniel Kablan Duncan, N`Goran Niamien et bien d`autres. Tous ces gens-là, pour ne parler que des Ivoiriens, ont participé à la gestion de cette institution. Et ils ont laissé à la communauté de l`Union monétaire ouest-africaine, une institution solide, crédible, respectée de par le monde. Au 200ème anniversaire de la Banque de France, nous étions deux gouverneurs d`Afrique noire : mon ami, le Gouverneur de la Reserve Bank d`Afrique du Sud et moi-même. Et j`étais assis à côté de Alan Greenspan alors Gouverneur de la Banque centrale américaine. Y a-t-il meilleure reconnaissance que celle-là ? Ne donnons pas, nous-mêmes, l`impression à la Côte d`Ivoire que l`on va la sanctionner pour cela.
En outre, il se trouve que dans nos problèmes ivoiro-ivoiriens, le seul point sur lequel, de droite à gauche, du nord au sud, d`est en ouest en passant par le Centre, tous les Ivoiriens sont d`accord, c`est qu`il faut que le poste de Gouverneur reste à la Côte d`Ivoire. Dans ces conditions-là, il me semble facile que les Ivoiriens eux-mêmes se mettent ensemble pour décider qui envoyer occuper le poste.
Vous militerez pour un produit maison?
J`ai déjà indiqué, à qui de droit mon point de vue sur la question.
Interview réalisée par Louis S. Amédé, Michèle Pépé et Michel Koffi