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La France et nous

La France a un nouveau Président. Depuis mercredi, Nicolas Sarkozy est le nouveau locataire de l'Elysée après les douze ans de règne de Jacques Chirac. Avant même sa prise de fonction officielle, il a commencé les consultations avec les syndicats pour baliser la mise en ?uvre de son programme de gouvernement. Il a créé l'événement par l'ouverture annoncée à des personnalités de gauche et du centre. Cette nouvelle fait des vagues dans le microcosme politique français où le Parti socialiste a déterré la hache de guerre contre les traîtres? qui iront à la soupe.
Durant la campagne électorale, Ségolène Royal a promis l'ouverture au centre et à François Bayrou pour gouverner ensemble la France. Sarkozy, qui a voulu rompre avec les idées, les habitudes et les comportements du passé?, veut réaliser ce rêve. Car, Ensemble, tout est possible?, selon son slogan de campagne. Le gouvernement qu'il devrait rendre public aujourd'hui est censé balayer tout l'éventail politique français en comprenant des ministres issus des principales sensibilités politiques. Naturellement et c'est de bonne guerre, son opposition l'accuse de marketing politique pour remporter haut la main les législatives de juin prochain.
Les Ivoiriens ne réalisent sans doute pas qu'aucun peuple, ni aucune nation n'a la science infuse. Sinon ils se seraient rendus compte que la grande France est en train de plagier ou a plagié et leurs formules chocs et leurs solutions de sortie de crise. Après Royal qui, reprenant mot pour mot Laurent Gbagbo au cours de la campagne, a dit aux Français: Donnez-moi le pouvoir pour que je vous le rende?, Sarkozy veut copier la leçon ivoirienne du gouvernement de large ouverture (5 août 2002) ou de réconciliation nationale (depuis la transition politique). Il fait une cour assidue aux militants du PS, dont Bernard Kouchner et Hubert Védrine, et procède à des débauchages au Centre pour constituer son équipe gouvernementale, à l'effet de se constituer, en juin, une confortable majorité parlementaire permettant de prévenir une cohabitation et l'orage syndical et social qui menace.
Le nouveau Président de la République tente ainsi de sortir des sentiers battus pour essayer d'appliquer sa politique de rupture tranquille?. Tous les leaders ivoiriens n'ont pas encore pris la pleine mesure des changements qui s'opèrent et des évolutions qui s'annoncent. C'est vrai que durant sa campagne électorale, Nicolas Sarkozy a exprimé ses préférences et ses a priori: Alassane Ouattara, son ami, dont il a officié le mariage avec Dominique Nouvian en août 1991, ferait honneur à l'élite africaine à la différence de Laurent Gbagbo qui ne ferait pas partie des Présidents démocratiquement élus. Cela explique la célérité avec laquelle les présidents du RDR et du PDCI-RDA ont adressé leurs chaleureuses félicitations au nouvel élu. A la recherche de parrains et de tuteurs pour assouvir leurs ambitions politiques, Bédié et Ouattara espèrent capitaliser les relations orageuses de Gbagbo avec la Droite française et Jacques Chirac. C'est pourquoi le PDCI-RDA, qui a réagi comme une annexe de l'UMP, a immédiatement réuni son Bureau politique pour saluer ce qu'il considère comme la victoire de la Droite sur la Gauche quand des organes de presse assimilaient ce succès à la défaite de Laurent Gbagbo.
Ces raccourcis et ces (vieilles) considérations partisanes de l'époque de la guerre froide auxquels certains s'accrochent comme à une bouée de sauvetage, sont aujourd'hui battus en brèche. L'ouverture que recherche Sarkozy, au-delà des appartenances idéologiques, pour se donner les coudées franches durant son quinquennat en est la preuve tangible. Au point qu'il ne faut se faire aucune illusion outre mesure. Le nouveau Président français ne foncera pas la tête baissée en Côte d'Ivoire pour prendre fait et cause pour un camp contre un autre. Il tirera inévitablement les leçons de la gestion chaotique de la crise par la France et des errements de Jacques Chirac qui, ayant mordu la poussière, lui laisse un cadeau empoisonné.
Car, plus qu'hier, ce qui préoccupe les Etats, ce sont leurs intérêts à défendre ou à préserver dans ce monde où globalisation et mondialisation sont l'autre nom de l'impérialisme tous azimuts. Et à ce jeu, le PDCI-RDA, en particulier, doit être dans ses petits souliers. Car le premier homme d'affaires français qui a mis son avion privé et son yacht de milliardaire à la disposition du nouveau locataire de l'Elysée pour son escapade de deux jours à Malte est Vincent Bolloré. Ce dernier possède tellement d'intérêts et de monopoles en Côte d'Ivoire que, exaspéré par cette boulimie, Simplice de Messé Zinsou avait préconisé l'ivoirité économique? sous la transition militaire. L'ex-parti au pouvoir et son ministre Patrick Achi, qui a en charge les Infrastructures économiques dans le gouvernement, se sont inscrits dans cette veine. En 2003, c'est-à-dire sous le régime de Gbagbo, dénonçant les violations des textes, ils se sont farouchement opposés à la convention pour la gestion et l'exploitation du terminal à conteneurs de Vridi conclue, le 23 octobre, entre le Port autonome d'Abidjan (PAA) et le groupe Bolloré, la déclarant nulle et de nul effet.

Or, pour la défense de leurs seuls intérêts, les pays développés sont sans état d'âme. Comme en Irak avec les USA ou en Afrique avec la France qui applique à la carte les accords de défense, ils ne s'embarrassent ni de morale, ni de considérations idéologiques ou politiques. En décembre 1999, Jacques Chirac était bien au pouvoir quand Bédié a été emporté par un coup d'Etat militaire et, ironie du sort, évacué par un avion militaire français à partir du 43e Bima. Ce n'est pas la cohabitation (Chirac-Jospin) qui a empêché la Droite française de voler au secours du Président ivoirien, allié politique. Ce sont les relations tendues que ce dernier a eues avec Michel Camdessus, alors directeur général du FMI, dans la gestion de l'affaire Ouattara, sa mauvaise gouvernance et son prétendu pro-américanisme qui ont fait que la France l'a lâché, malgré les agitations de Michel Dupuch pour le faire revenir au pouvoir. Dans la crise actuelle, le FPI, bien que membre de l'Internationale socialiste, et Laurent Gbagbo ont bel et bien été abandonnés par le Parti socialiste dont le premier secrétaire général a eu pour le Chef de l'Etat les mots les plus durs et les jugements les plus sévères.
Il faut donc, pour une fois, savoir raison garder et examiner à froid la nouvelle donne avec l'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Car les réactions épidermiques qui ne tiennent compte d'aucune réalité du terrain contribuent à conforter les thèses, jamais démenties, de Léopold Sédar Senghor qui affirmait que la raison est hellène et l'émotion, nègre.


Par
Ferro M. Bally

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