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Editorial : Un jeu, juste un jeu

A ce concours, on ne recrute qu'une seule personne. La capacité d'accueil, de tout temps, n'est que d'une place. D'une seule. Pardon, d'un fauteuil ! Mais pas n'importe lequel. Ici, il s'agit de celui du Président de la République. Et ce n'est ni aujourd'hui ni demain que les données changeront. Pour l'édition française de 2007, 12 candidatures ont été enregistrées. Seul ou en groupe, chacun des postulants a pris le temps de réviser ses leçons, de bâtir des stratégies. A l'issue des épreuves éliminatoires d'hier, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy ont été déclarés admissibles. Soit 26, 3 % pour Royal et 29, 5 % pour Sarkozy, au moment où nous mettons sous presse. Les épreuves définitives du concours sont attendues dans deux semaines. Pour des raisons différentes, la mobilisation des états-majors, aussi bien des deux présidentiables que des dix autres prétendants, disqualifiés, va reprendre. Et de plus belle. Avec, cette fois, le jeu des alliances et des conventions secrètes. Reports de voix, promesses de postes, etc.
Dans tous les cas, aucun des candidats malheureux du premier tour ne menace de mettre le feu à la France parce qu'il a été éliminé par les électeurs. En Afrique... Aucun des candidats ayant bénéficié de la confiance de la majorité des citoyennes et citoyens français ne se sent en danger de mort, du fait de son score. En Afrique... Aucun militant politique français n'est en sang. En Afrique... Ni véhicule ni siège de parti politique français n'ont été incendiés. En Afrique... Toutes les radios et télévisions françaises continuent d'émettre. Les différentes éditions des journaux français sont visibles dans les kiosques à journaux, ce lundi. Pas de rédaction française qui ait été assiégée au motif que ses journalistes ont donné la parole à un leader ou se sont permis des critiques à l'égard d'un projet de société. En Afrique... Même les sièges des instituts français de sondage, dont certaines enquêtes sont démenties par les résultats du premier tour, n'ont pas été " visités ". En Afrique ? Eh bien, en Afrique - en tout cas dans nombre de pays - les choses se seraient déroulées autrement. Pour le moins, de façon plus musclée. Et le feu et le sang et les embrouilles de toutes sortes s'installeraient - et fausseraient - et le décor et le débat. Ni le nombre de morts et de blessés, ni l'estimation des dégâts matériels, à la suite d'une élection, ne font la Une des quotidiens et des titres des journaux radiodiffusés et télévisés. Rien de bien grave, en réalité, ne s'est passé. Plutôt, un esprit sportif. Du fair-play. Tous ou presque développent, sans aucun doute, une logique : ils ont fait confiance aux structures chargées de l'organisation de la présidentielle ; ils ont été d'accord avec les procédures mises en place ; ils ont posé des préalables et les ont eux-mêmes levés, parce que satisfaits des réponses qui leur ont été apportées ; ils se sont engagés dans la bataille électorale, ont défendu bec et ongles leurs idées et leurs projets de société. En toute liberté. Conformément à la loi. Dès lors, ils ne peuvent pas ne pas être d'accord avec le verdict des urnes.
Même si, là-bas, tout n'est pas parfait. Et ne fait pas l'objet de consensus ou d'unanimisme. Au contraire, le débat contradictoire fait partie des caractéristiques de la classe politique française et des médias français. Les émissions de débat figurent, en bonne place, dans les grilles des programmes des radios et télévisions. Chacun des leaders d'opinion a l'occasion de s'adresser à ses compatriotes en usant de tous les moyens traditionnels et modernes de communication. Les meetings des uns et des autres sont couverts. Ni la classe politique ni les médias ne fuient le débat. Ils l'affrontent. Avec des mots choisis. Avec des formules digestes. Avec de petites phrases dont la classe politique semble avoir le secret. Les propos discourtois font partie de l'exception.
Bien qu'ils soient capables de grossièretés et d'insanités, les Français savent aussi apporter la preuve de leur souci de l'élégance du discours et de l'expression. Et cet attachement au verbe qui ne blesse pas s'apprécie davantage dans un contexte électoral, généralement cousu de passions et de tensions, de suspicions et de méfiances. La démonstration est faite quotidiennement que l'on peut tout dire, pourvu que la manière y soit. Quand ils sortent carrément de la bienséance, les écarts de langage, les propos déplacés, les attaques personnelles et autres dérapages ne s'étalent pas sur des mois ou même des semaines. Une bonne dose de tolérance et de respect mutuel plane sur les échanges entre adversaires. Du plus jeune candidat, Olivier Besancenot (33 ans), au plus âgé, Jean-Marie Lepen (78 ans). Il en sera certainement ainsi durant les jours qui nous séparent du dimanche 6 mai 2007, jour où sera élu le prochain Président de la République française. La forte présence des femmes est une autre dimension qui ne passe pas inaperçue au cours de la présidentielle française de 2007. Au nombre de 4 sur 12, les femmes représentent le quart des prétendants à la présidentielle. Ségolène Royal, Arlette Laguiller, Marie-George Buffet, Dominique Voynet. Il n'y a pas que le nombre, il y a la qualité. Ségolène Royal fait tout de même trembler les hommes et constitue un symbole de taille aux yeux de nombre de ses compatriotes. Même si ce n'est qu'après l'Afrique qui (eh oui !), pour la première fois, a damé le pion à l'Europe en portant - la première - une femme à la magistrature suprême. Ellen Johnson Sirleaf, au Liberia.
Dans l'impossibilité de cacher cette réalité, la France tente, au moins, de prendre le relais, en faisant sien - c'est tout comme - le slogan des Ivoiriennes regroupées au sein de la Coalition des femmes leaders : "pourquoi pas une femme ?" Mais, le tout n'est pas de (se) poser la question. Encore faut-il que les Ivoiriennes comprennent qu'il leur faut travailler pour ne pas rester à la traîne, pendant que leur slogan continue d'inspirer leurs s?urs des autres pays du monde. Si le second tour de cette présidentielle, au même titre que le premier, est, de toute évidence, l'affaire des Françaises et des Français, il est aussi une préoccupation pour nombre de citoyens de la planète, y compris les Africains. Eux, qui s'intéressent, de tout temps, à la couleur du fanion du nouveau Président français. Eux, qui, dans leur tête, (se) construisent des châteaux en Espagne en oubliant que c'est de la France qu'il s'agit. Eux dont les pronostics courent le risque d'être démentis par les faits et qui se rabattent depuis hier sur de nouvelles combinaisons. Ils jettent des cauris, prient dans les mosquées, églises et temples. Tous continuent de bâtir des montagnes de rêves et de projets de gouverner, sans la France ou avec le soutien de la France. C'est selon. Ils sont également nombreux, dans cette catégorie, qui découpent ou enregistrent tous les discours de candidats en rapport avec l'Afrique, tous les projets destinés au continent africain. C'est important de savoir si l'Afrique est prise en compte ou pas dans la campagne électorale française. Ça l'est encore plus de connaître la dynamique que le nouveau Président entend impulser aux relations de la France avec les Etats amis. Le choix final des Françaises et des Français a beau avoir du charisme et une volonté de tout bouleverser, il n'aura jamais la force et les moyens de tout remettre en question, tout seul. Que Chirac parte, que Ségolène Royal ou Sarkozy lui succède, qu'est-ce qui peut fondamentalement changer dans l'attitude de la France vis-à-vis de chacun des pays frères et amis de la France ? S'il doit intervenir, tout changement véritable, ne peut être le fait, d'abord et surtout, que de la conjugaison d'au moins deux volontés. Rarement, le fait d'une seule des mille et une parties. Cela dit, la présidentielle française se passe sous les yeux des Africains et devant leurs portes, grâce aux radios et télévisions internationales, grâce aux agences de presse, grâce à la presse en ligne. En cela, elle ne laisse personne indifférent tant par le spectacle que par les enseignements qu'elle inspire.
Premier enseignement. L'Afrique a fait la démonstration, elle aussi, qu'elle maîtrise la langue française, bien qu'elle ne l'ait apprise que sur les bancs. Aussi gagnerait-elle à en faire un bon usage. Courtoisie. Rendez-vous doit donc être pris avec le bon ton. Dignité. Respect de son prochain. Les auteurs de mots acerbes et de phrases chargées de violence n'ont aucun mérite. Ils s'isolent.
Deuxième enseignement. L'Afrique n'a pas fini de se construire et, encore moins, de s'équiper. Au lieu de démolir, de saccager et de tout brûler, en période électorale, elle ferait mieux de sauvegarder ses propres richesses. Chacun des pays africains ne doit pas attendre d'avoir 100 ans de multipartisme avant de réussir l'organisation de ses élections. Troisième et dernier enseignement. Une éducation à la démocratie s'impose à l'Afrique. C'est-à-dire amener le public à se savoir au centre de la marche de la nation et du monde. Former les populations à la connaissance des lois, c'est mieux de les amener à comprendre qu'elles sont au c?ur de l'évolution des nations, qu'elles en sont l'alpha et l'oméga. Former à la maîtrise de la notion "Droits de l'Homme". Informer le public, c'est lui donner l'occasion de connaître les pouvoirs par le peuple et pour le peuple ; c'est lui permettre de mieux maîtriser ses droits et devoirs, l'étendue et les limites de ses responsabilités, c'est faire accepter au peuple les bienfaits du droit à la différence.
Pourquoi ne pas amener les hommes à comprendre qu'ils sont nombreux et divers, qu'ils ne pourront jamais se ressembler, qu'ils ne pourront jamais partager les mêmes idées, qu'ils ne pourront jamais avoir la même approche d'un problème donné ? Pourquoi ne pas expliquer que la critique fait plus de bien que le béni-oui-oui et amener le public et les gouvernants à la gérer avec beaucoup plus de hauteur et de responsabilité ? Sans rancune ni esprit de revanche. En somme, il faut faire admettre au peuple et à la classe politique de tout pays qu'une élection est un jeu, juste un jeu. C'est un sport qui met en compétition au moins deux équipes et qui doit permettre de connaître, au terme du temps réglementaire, la meilleure. C'est une partie de football ou de basket au cours de laquelle les joueurs n'ont pas besoin de se casser les pieds ou les bras. Le public attend qu'ils marquent des buts ou des paniers. C'est une partie de football ou de basket au cours de laquelle les spectateurs n'ont pas besoin de descendre sur le terrain pour frapper les arbitres ou les joueurs. Les joueurs attendent plutôt que les spectateurs applaudissent leurs performances et les belles phases de jeu.

Par
Alfred Dan-Moussa

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